Grand format · Le grand départ

L'arrivée en Algérie

Ambialet → Marseille → Oran → Souk el-Mitou, août 1855 - janvier 1856

« Au débarquement, c'est la famille qui pousse le chariot, Jacques dans les brancards. »
Mémoire familial

Une date qui a longtemps flotté. Les versions les plus anciennes du récit familial situaient le départ « au printemps 1856 ». Le dépouillement des actes de concession de l'arrondissement de Mostaganem (ANOM, cote 92 MM3) permet aujourd'hui de resserrer la chronologie : départ d'Ambialet en août 1855, arrivée à Marseille en septembre, embarquement à la mi-décembre, débarquement à Oran fin décembre 1855, installation à Souk el-Mitou en janvier 1856. C'est cette version, la plus documentée, que ce chapitre retient, sans effacer l'autre : la mémoire orale a gardé « le printemps 1856 », et il n'est pas exclu que les deux versions désignent des étapes différentes d'un même voyage.

La route et la mer

À l'été 1855, Jean-Jacques Pradel charge son humble charrette. Sur ses deux chevaux de trait, il entasse tout ce qui peut l'être : les outils agricoles, la vaisselle grossière, les vivres pour la route, les vêtements, et surtout sa femme Jeanne-Marie et leurs huit enfants, dont un nourrisson et un enfant de quatre ans. Le convoi s'élance de Laussarié, longeant la vallée encaissée du Tarn. Les Pradel ne partent pas seuls : ils voyagent avec d'autres familles d'Alban et de Paulin, formant l'une de ces caravanes de l'émigration tarnaise qui, à Oran, seront bientôt connues sous des surnoms de reconnaissance villageoise.

La distance d'Ambialet à Marseille est d'environ 350 kilomètres à vol d'oiseau, bien davantage par les routes sinueuses du sud de la France. Il faudra plus d'un mois à la famille pour l'accomplir. À mi-parcours, l'accident : une roue heurte un obstacle dissimulé dans une ornière et se brise. Impossible de la faire réparer sans argent ; Jean-Jacques doit vendre l'un de ses deux chevaux pour payer la nouvelle roue. À Marseille, l'attente avant l'embarquement se prolonge si longtemps qu'il faut vendre le second cheval pour subsister. Au débarquement, dit la mémoire familiale, c'est la famille elle-même qui pousse le chariot désormais sans chevaux, Jacques dans les brancards.

« Province d'Oran, arrondissement de Mostaganem », par E. Daumas, 1853 (ANOM, cote CP F80 2036/43). On y distingue Mostaganem, Souk el-Mitou et les autres centres où s'installe la famille, deux ans avant son arrivée.
La région d'Oran en 1863 : Oran (le port d'arrivée), Mostaganem, Bellevue (Souk el-Mitou), Relizane et Tiaret, toute la géographie que la famille va parcourir en un peu plus de dix ans.

La traversée elle-même fut, pour ces gens de l'intérieur, une épreuve aussi neuve que la terre qui les attendait : la plupart n'avaient jamais vu la mer. Entassés dans l'entrepont d'un navire mixte, à voile et à vapeur, ils partageaient l'espace avec des dizaines d'autres familles, quelques militaires, des fonctionnaires, des spéculateurs flairant l'aubaine coloniale. Deux à trois jours de mer séparaient Marseille d'Oran. Débarquer sous le fort de Saint-Philippe, c'était mettre le pied dans un monde radicalement autre : la langue, les vêtements, les odeurs, la lumière, tout y était étranger.

« Jacques I quitta donc très probablement Ambialet pour Marseille au printemps 1856. Sur son chariot attelé de deux chevaux, il entassa, outre sa femme et ses trois fils, tout le matériel agricole possible et les vivres nécessaires (…) Il fallut plus d'un mois à Jacques pour le faire, et un incident de parcours vint lui compliquer les choses : le remplacement d'une roue du chariot l'obligea à vendre l'un des chevaux pour en payer les frais. À Marseille, mauvaise surprise, l'attente fut très longue avant d'embarquer, si longue qu'il fallut vendre le second cheval pour subsister, et au débarquement qui eut lieu à Mostaganem, Jacques était dans les brancards du chariot que la famille poussait. » Jean Pradel (né 1921), « Texte de Jean Pradel », in La Smala Pradel, album de la cousinade d'Ambialet, 2024

Le témoignage de Jean Pradel, recueilli soixante-dix ans après les faits mais transmis directement par les derniers survivants de la première génération, situe le débarquement à Mostaganem plutôt qu'à Oran : les deux versions ne sont pas nécessairement contradictoires, tant le trajet entre les deux ports, le long de la côte oranaise, faisait partie intégrante du même voyage vers les terres de concession.

Souk el-Mitou : un lopin de cailloux

L'armée prend en charge les émigrants dès leur arrivée : elle les enregistre, les trie, distribue les assignations de concessions. Les Pradel sont conduits vers Souk el-Mitou (futur village de Bellevue), carrefour de pistes entre Oran et les Hauts Plateaux. Les registres fonciers de l'arrondissement de Mostaganem, conservés aux Archives nationales d'outre-mer sous la cote 92 MM3, permettent aujourd'hui de connaître, au mètre carré près, ce que l'administration attribua à la famille : deux lots à bâtir dans le village (n° 43 et 44, environ 1200 m²), un jardin (n° 178, 560 m²) et une terre agricole (n° 415, environ un hectare).

Registre des concessions, arrondissement de Mostaganem (ANOM, cote 92 MM3), territoire de Souk el-Mitou : les deux lots à bâtir de Jacques Pradel, n° 43 et 44, environ 1200 m².
Le jardin de Jacques Pradel, n° 178, environ 560 m². Même registre, page 173.
La terre agricole de Jacques Pradel, n° 415, environ un hectare. Même registre, page 180. C'est sur ces trois parcelles, moins de deux hectares en tout, que la famille dut d'abord vivre.

C'est peu, bien loin des promesses des brochures de colonisation. Les environs ne sont qu'une rase campagne de lentisques et de cailloux, balayée par le vent de l'est. Il n'y a pas de plan à suivre : il faut planter des piquets, creuser un puits, dresser un abri de planches, dormir sous la tente ou dans une baraque de bois préfabriqué. Jean-Jacques comprend vite que ce lopin ne nourrira pas les siens : il se fait roulier, transporteur de marchandises entre Mostaganem, Relizane et Tiaret, un métier dur et risqué qui lui apporte un revenu, une connaissance intime du pays, et le réseau de relations qui préparera, sans qu'il le sache, l'ascension de ses fils.

Les Mage, compagnons de route

Une seconde famille tarnaise fait le même voyage : les Mage d'Ambialet, voisins et parfois témoins aux mariages des Pradel. Pierre Antoine Mage, marié en 1849 à Marie Rosalie Vabre, arrive avec les siens à Aïn-Tédelès le 9 janvier 1856, presque au même moment que les Pradel à Souk el-Mitou. Leur concession, elle aussi enregistrée au registre 92 MM3, donne une image comparable de ce qu'offrait l'administration coloniale : une maison (n° 10, 600 m²), un jardin (n° 244, 1600 m²), deux terres agricoles (n° 471 bis et 646, environ 3,4 hectares au total).

Territoire d'Aïn-Tédelès, registre des concessions (ANOM, 92 MM3), page 44 : la maison de Pierre Mage, n° 10, environ 600 m². Arrivée en Algérie le 9 janvier 1856.

Ce voisinage tarnais, transplanté outre-Méditerranée, ne s'est jamais rompu. En 1907, à Aïn-Tédelès, Andréa Mage, petite-fille de Pierre Antoine, épousera Louis II Pradel, petit-fils de Jean-Jacques : l'alliance qui donnera son nom au « Mémoire de la branche Pradel-Mage » était nouée, comme simple voisinage, dès la génération du grand départ.

Naître et mourir en Oranie

Les premières années à Souk el-Mitou sont marquées par la faim, le paludisme, la dysenterie, l'isolement. Le 30 octobre 1857 naît Henry Auguste, premier enfant du couple né sur le sol algérien : déclaré à Aïn-Tédelès en 1857, dit « né à Bellevue (Souk el-Mitou) » par la tradition. En 1864, à Souk el-Mitou même, l'aînée présente sur place, Rosalie, épouse Benjamin Doyard : c'est la première union de la famille célébrée en terre algérienne. Après trois ans d'efforts, la famille obtient enfin une concession plus substantielle, onze hectares de broussailles, premier vrai ancrage en terre algérienne avant la montée vers Tiaret à la fin des années 1860, racontée dans le mémoire complet.

Sources : registres de concessions de l'arrondissement de Mostaganem, ANOM, cote 92 MM3 (territoires de Souk el-Mitou et d'Aïn-Tédelès) ; « Texte de Jean Pradel », in La Smala Pradel, album de la cousinade d'Ambialet, mai 2024 ; « Jean-Jacques Pradel et ses neuf enfants », chapitres 11 à 16 ; Mémoire de la branche Pradel-Mage. Détail complet dans Sources.

Pistes pour la suite. Les registres de la Compagnie Générale Transatlantique (ANMT Roubaix, AD Bouches-du-Rhône) permettraient de retrouver le nom du navire et la date exacte de la traversée Marseille-Oran. Reste aussi à concilier précisément les deux chronologies, celle du récit de Jean Pradel (printemps 1856, débarquement à Mostaganem) et celle des actes de concession (fin 1855, débarquement à Oran).

Documents et photographies — Cartes et actes d'arrivée

« Province d’Oran, arrondissement de Mostaganem », carte annotée : « Arrivée de Jacques I en 1855 ». Source : La Smala Pradel 2.
« Province d’Oran, arrondissement de Mostaganem », carte annotée : « Arrivée de Jacques I en 1855 ». Source : La Smala Pradel 2.
« La région d’Oran en 1863 » : Bellevue, Relizane, Zemmorah, Tiaret. Toute la géographie du premier établissement, et de la montée vers les Hauts Plateaux.
« La région d’Oran en 1863 » : Bellevue, Relizane, Zemmorah, Tiaret. Toute la géographie du premier établissement, et de la montée vers les Hauts Plateaux.
« La région de Tiaret en 1863 », avec Temda marqué en rouge — le futur domaine de Jacques II.
« La région de Tiaret en 1863 », avec Temda marqué en rouge — le futur domaine de Jacques II.
Acte d’état civil, 1859, portant le nom Pradel. Situé dans le même dossier que l’acte de naissance d’Henry Pradel, né à Bellevue (Souk el Mitou) en 1857, un des t
Acte d’état civil, 1859, portant le nom Pradel. Situé dans le même dossier que l’acte de naissance d’Henry Pradel, né à Bellevue (Souk el Mitou) en 1857, un des tout premiers enfants de la famille nés en Algérie.