Le récit

Les épreuves et la mort du père

La famine et les sauterelles (1866-1868), la montée vers Tiaret, la révolte de Mokrani (1871), la mort de Jean-Jacques (1873) et le veuva…

La famine et les sauterelles (1866-1868)

Entre 1866 et 1868, l’Oranie, et l’Algérie tout entière, est frappée par l’une des plus terribles catastrophes du siècle. Une invasion de sauterelles s’abat sur les récoltes : les nuées arrivent en masses qui obscurcissent le ciel et dévorent en quelques heures des semaines de culture. À l’invasion acridienne s’ajoutent des années de sécheresse, puis des épidémies de choléra et de typhus. La famine qui en résulte est l’une des plus meurtrières de l’histoire coloniale : les historiens estiment qu’environ 600 000 Algériens en moururent, de faim ou de maladie, soit près de 10 % de la population. Ce chiffre vertigineux rappelle que la catastrophe frappa d’abord et surtout les populations musulmanes, les plus vulnérables, tandis que les colons européens, mieux dotés et soutenus par l’administration, résistaient davantage, sans pour autant être épargnés.

Une nuée de sauterelles s’abattant sur les champs de l’Oranie entre 1866 et 1868, obscurcissant le ciel avant de dévorer la récolte en quelques heures.

Les Pradel tiennent, mais au prix d’une adaptation obstinée. Beaucoup de colons, ruinés et découragés, abandonnent leurs concessions et rentrent en France. Jean-Jacques, lui, adopte une technique venue des pionniers américains : le « dry farming », l’agriculture sèche. Le principe en est simple et exigeant : ne semer que la moitié des terres, laisser l’autre moitié en jachère travaillée, la labourer profondément en automne pour qu’elle capte et retienne l’humidité hivernale, et choisir des céréales résistantes à la sécheresse. Cette méthode, qui suppose de sacrifier une part de la surface cultivable pour sécuriser le rendement de l’autre, deviendra le fondement de la réussite agricole de la lignée. Ce que la famine enseigna aux Pradel, ils ne l’oublieront pas : leurs fils feront de la maîtrise de l’eau et de la sélection des semences une véritable science domestique.

La famine de 1866-68 est un tournant qu’il faut mesurer dans toute son ampleur, car elle est l’un des plus grands drames démographiques de l’Algérie coloniale. La conjonction est meurtrière : plusieurs années de sécheresse, l’invasion acridienne qui anéantit ce qui restait de récoltes, puis les épidémies (choléra, typhus) qui frappent des corps affaiblis par la faim. Les historiens estiment à environ 600 000 le nombre d’Algériens morts, soit près d’un dixième de la population. Cette hécatombe frappa d’abord les populations musulmanes rurales, les plus exposées et les moins secourues ; elle contribua, avec la spoliation foncière, à la misère qui nourrit la révolte de 1871. Les colons européens, mieux dotés, soutenus par l’administration, résistèrent davantage, mais l’épisode montre que la terre d’Algérie, loin de l’eldorado des brochures, pouvait se retourner contre ceux qui la cultivaient, quelle que fût leur origine. Pour les Pradel, la leçon fut technique autant que morale : on ne dompte ce climat qu’en le respectant, en ménageant l’eau et la terre, en se préparant toujours à l’année mauvaise. Cette prudence paysanne, héritée de la faim, deviendra la marque de la maison.

Sources : Historiographie de la famine et des épidémies de 1866-1868 en Algérie ; Mémoire Pradel-Mage.

La montée vers Tiaret et les deux enfants perdus

En 1868, Jean-Jacques prend une décision qui engagera l’avenir de la famille : quitter le littoral pour les Hauts Plateaux, monter vers Tiaret, à près de 1 000 mètres d’altitude. Le choix peut surprendre, pourquoi troquer la relative douceur du littoral pour la rudesse d’un plateau brûlant l’été, enneigé l’hiver ? Mais c’est en roulant vers Tiaret, pendant ses années de roulier, que Jean-Jacques avait appris à aimer ce climat rude et sain, sec, sans les fièvres des basses terres. Les épreuves de 1866-68 achèvent de le décider : là-haut, la terre est vaste et l’air pur.

La famille Pradel montant vers Tiaret en 1868 dans une charrette à bœufs à travers la plaine semi-aride, avec deux croix solitaires au bord de la piste.

La famille, les parents et leurs enfants survivants, prend la route dans une charrette à bœufs. Le voyage est un calvaire. Exposés au soleil, au vent, aux maladies, les Pradel traversent plaines et plateaux. Et c’est au cours de ce trajet que survient le drame qui marquera à jamais le clan : deux des enfants nés en Algérie meurent en chemin. On les enterre sur place, l’un à Zemmora, l’autre à Guertoufa, deux croix solitaires dans la plaine semi-aride, deux tombes que la famille ne reverra peut-être jamais. Ce nom de Guertoufa, première sépulture familiale sur le plateau, reviendra sans cesse dans l’histoire des Pradel : c’est là que, vingt ans plus tard, s’installera la branche de Louis I ; c’est là que naîtront des petits-enfants ; c’est un lieu que la mort de deux enfants aura, en quelque sorte, consacré.

Le choix de monter vers Tiaret, qui peut sembler un simple déplacement, fut en réalité l’un des tournants décisifs de l’histoire familiale. Sur le littoral, à Souk el-Mitou, les Pradel n’étaient qu’une famille de petits colons parmi d’autres, sur une terre médiocre et surpeuplée de concessionnaires. En s’établissant sur les Hauts Plateaux, encore largement ouverts, où la terre était vaste et où les grands domaines restaient à constituer, ils se donnèrent l’espace de leur ascension. C’est à Tiaret, et non à Bellevue, que la famille deviendra ce qu’elle allait être : une lignée de grands propriétaires. Jean-Jacques, en poussant sa charrette à bœufs vers le sud en 1868, ne déplaçait pas seulement son foyer ; il choisissait, sans le savoir, le théâtre où ses fils écriraient un siècle d’histoire. Que ce choix ait coûté la vie de deux de ses enfants ajoute à ce tournant une gravité tragique : la terre de la réussite fut d’abord celle d’un deuil.

Dès 1868, à peine arrivé, Jean-Jacques commence ses achats de terres dans la région de Tiaret : c’est la naissance de Temda, qui deviendra la plus grande propriété familiale. Il faut tout défricher, épierrer, puis appliquer les leçons du dry farming, quatre ans de travail acharné avant les premières semences vraiment rentables. La même année, ses fils, alors âgés de vingt-deux, vingt et seize ans, participent à la fondation de la ferme familiale. Mais l’État les attend : c’est l’heure du service militaire, et le tocsin de 1870 va bientôt sonner.

Sources : Mémoire Pradel-Mage (deux enfants morts en chemin, enterrés à Zemmora et Guertoufa) ; aucun acte correspondant retrouvé à ce jour.

Tiaret, la ville et le pays

Il faut s’arrêter un instant sur ce lieu qui va devenir le centre de gravité de la famille pour près d’un siècle. Tiaret (du berbère Tahert, « la lionne », en souvenir des lions de Barbarie qui hantaient jadis la région) est une ville ancienne, bâtie près de la cité médiévale de Tahert, capitale de la dynastie rostémide entre 761 et 909. Perchée à plus de 1 080 mètres sur un col stratégique de l’Atlas tellien, elle commande les grandes voies entre le Tell et le Sahara, entre la Tunisie et le Maroc. L’émir Abd el-Kader en avait fait l’une de ses capitales dans sa lutte contre les Français ; le 24 mai 1841, la ville fut prise et détruite par le corps expéditionnaire de Bugeaud et de Lamoricière.

La ville de Tiaret vers 1870 : la Redoute militaire de 1845 dominant la plaine, autour de laquelle se construit la ville nouvelle des Hauts Plateaux.

La ville moderne que connaîtront les Pradel naît d’une redoute militaire française établie en 1845 sur la hauteur, sur le modèle de l’antique citadelle romaine dont Lamoricière avait relevé les plans. Autour de cette « Redoute », le nom restera, une ville nouvelle se construit vers la plaine, attirant les colons. En 1861, un premier maire, Jules Escoffier, y est nommé ; en 1869, Tiaret devient commune de plein exercice. Le pays prospère : en 1877, l’armée y crée le haras national de Chaouchaoua, la « Jumenterie de Tiaret », l’un des plus grands centres de production équestre d’Afrique du Nord, qui fera naître jusqu’à 22 000 poulains par an au début du XXe siècle, chevaux barbes, arabes et arabes-barbes destinés à l’armée. En 1889, un chemin de fer à voie étroite de 200 kilomètres relie Tiaret à Mostaganem, désenclavant les

Hauts Plateaux. C’est dans cette ville en pleine croissance, « capitale des Hauts Plateaux du Sud oranais », « balcon du Sud », « porte du Sahara », que la famille Pradel va bâtir sa fortune et sa mémoire.

La société coloniale de Tiaret, dans laquelle les Pradel vont s’insérer, était un monde à part, profondément hiérarchisé. Au sommet, une poignée de grands propriétaires européens, dont les Pradel feront bientôt partie, et les fonctionnaires de l’administration. Au-dessous, les petits colons, les artisans, les commerçants, la population juive indigène (naturalisée française par le décret Crémieux de 1870). Et tout en bas, à la fois indispensable et tenue à l’écart, la population algérienne : ouvriers agricoles, journaliers, khammès, bergers, dont le travail faisait vivre les fermes mais qui, soumis au Code de l’indigénat jusqu’en 1944, n’avaient ni les mêmes droits ni la même citoyenneté. Cette société de colonisation avait ses institutions (une mairie dès 1861, une commune de plein exercice en 1869, bientôt une église (Sainte-Madeleine, 1886), des écoles, un tribunal, un chemin de fer vers Mostaganem (1889)) et ses fêtes, ses notables, ses rivalités. Les Pradel y joueront un rôle croissant, jusqu’à ce que Jacques III, à la génération suivante, préside coopératives et caisses de crédit. Mais cette ascension, il faut le redire, se déploie dans un cadre où la majorité de la population était exclue des droits que la minorité européenne s’attribuait, asymétrie qui est le péché originel de tout ce monde, et dont l’effondrement, en 1962, sera d’autant plus brutal.

Sources : Monographies sur Tiaret et les Hauts Plateaux oranais ; Bulletin officiel du Gouvernement général de l’Algérie.

La révolte de Mokrani (1871)

À peine la famille installée sur les Hauts Plateaux, l’histoire fait irruption. En 1871 éclate la révolte de Mokrani, l’insurrection de 1871, la plus importante soulèvement contre la colonisation française depuis la conquête d’Alger en 1830, et le dernier avant celui de 1954. Menée depuis le massif des Bibans, en Kabylie, par le bachagha Mohammed el-Hadj el-Mokrani et son frère Bou-Mezrag, rejoints par le cheikh el-Haddad, chef de la confrérie religieuse des Rahmaniyya, elle souleva environ 250 tribus, près d’un tiers de la population algérienne, et mobilisa jusqu’à 200 000 combattants, dont beaucoup n’étaient pas armés de fusils.

Un convoi de colons escorté attaqué sur la route entre Relizane et Tiaret en 1871, pendant la révolte de Mokrani, scène où Jean-Jacques faillit périr.

Les causes en étaient profondes : la perte d’influence des grandes familles guerrières, la spoliation croissante des terres, et surtout la défaite française de 1870 face à la Prusse, qui fit apparaître le colonisateur comme affaibli. La chute de l’Empire, le passage brutal du régime militaire au régime civil, perçu comme une domination accrue des colons, et les décrets Crémieux de 1870 achevèrent d’échauffer les esprits. L’insurrection embrasa la Kabylie, les Hauts Plateaux, la région de Cherchell et jusqu’au Sahara oriental ; les insurgés brûlèrent des villages coloniaux et assiégèrent des forts. La répression française, menée par le général Lallemand avec 86 000 hommes répartis en colonnes, fut impitoyable : el-Mokrani tué au combat en mai 1871, el-Haddad capturé en juillet, Bou-Mezrag pris en janvier 1872. Le bilan : plus de 2 600 morts côté français, un nombre indéterminé mais considérable côté algérien, 2 000 prisonniers exécutés, des déportations à Cayenne et en Nouvelle-Calédonie, une contribution de guerre de 36 millions de francs-or, et 450 000 hectares confisqués.

Les Pradel furent au cœur de cette tourmente, du côté des colons menacés. La mémoire familiale a gardé le souvenir d’un épisode où Jean-Jacques faillit périr. Il faisait partie d’un convoi escorté parti de Relizane pour Tiaret ; l’avant-garde fut attaquée. Envoyé prévenir le gros de la troupe, il ne dut la vie qu’à la vitesse de son cheval, lancé au galop tandis que l’avant-garde était anéantie derrière lui. Fait notable : parmi les sept colonnes de la répression figurait une « colonne Trumelet », et c’est précisément à Trumelet, village qui portera ce nom de général, que Louis I finira ses jours trente ans plus tard. L’histoire coloniale a inscrit ses batailles jusque dans la toponymie où la famille vivra. Pour les Pradel comme pour tous les colons, la révolte de 1871 fut la révélation que l’Algérie n’était pas seulement une terre d’espoir, mais aussi une terre de violence, une terre disputée, dont la conquête n’était pas achevée et dont la paix restait un état précaire, arraché par les armes.

Un mot encore sur ce que la révolte changea durablement. La répression fut suivie d’une vague de confiscations sans précédent : 450 000 hectares retirés aux tribus insurgées et redistribués à de nouveaux colons, dont beaucoup d’Alsaciens-Lorrains fuyant l’annexion allemande. Sur les Hauts Plateaux, ces séquestres libérèrent des terres qui alimentèrent, dans les décennies suivantes, la constitution des grands domaines coloniaux : ceux-là mêmes que les fils de Jean-Jacques allaient bâtir. Il y a donc un lien direct, quoique rarement énoncé, entre l’écrasement de 1871 et la fortune foncière des Pradel : la terre qui manquait aux uns fut donnée aux autres. C’est une vérité inconfortable, mais elle appartient à l’histoire de cette famille autant que le courage de ses membres, et un récit honnête ne peut la passer sous silence.

Sources : Historiographie de l’insurrection de Mokrani (1871) ; Mémoire Pradel-Mage (convoi attaqué entre Relizane et Tiaret).

La mort de Jean-Jacques (3 novembre 1873)

Deux ans après avoir échappé au massacre du convoi, Jean-Jacques Pradel meurt, d’une mort qui est devenue, dans la mémoire familiale, l’un des récits les plus marquants de la lignée. Un chien enragé le mord. À cette époque, la rage déclarée est une condamnation à mort absolue : nul remède, nul espoir. Se sachant condamné, Jean-Jacques agit avec une dignité que la tradition a pieusement conservée : il rend une dernière visite à toute sa famille et à ses amis, fait ses adieux, règle ses affaires. Puis il se présente de lui-même à l’hôpital de Tiaret pour y subir le sort réservé aux enragés de l’époque : mourir étouffé entre deux matelas, afin d’échapper à l’atroce agonie par convulsions. Nous sommes le 3 novembre 1873. Douze ans, presque jour pour jour, avant que Louis Pasteur ne vaccine le petit Joseph Meister, le 6 juillet 1885, douze ans trop tard pour Jean-Jacques Pradel.

Jean-Jacques Pradel, le 3 novembre 1873, faisant ses adieux à sa famille avant de se présenter lui-même à l’hôpital de Tiaret, sachant sa mort proche.

Ce récit résiste-t-il à l’examen historique ? Sur le motif de l’étouffement, la réponse est oui, et il faut le dire clairement, car le procédé peut sembler incroyable à un lecteur d’aujourd’hui. La pratique d’étouffer les enragés entre deux matelas (ou dans une couette de plumes, parfois après une saignée) est solidement attestée en France, du XVIe jusque tard dans le XIXe siècle. Avant Pasteur, la rage tuait dans des souffrances effroyables : hydrophobie (spasmes du cou et du diaphragme à la vue de l’eau), agitation, convulsions, puis mort par asphyxie. Faute de pouvoir guérir, on cherchait à abréger ; et l’on croyait aussi, à tort, que la salive et les morsures de l’agonisant pouvaient transmettre le mal, ce qui donnait à l’étouffement une double justification, compassion et prophylaxie. La démarche volontaire de Jean-Jacques, se présenter lui-même à l’hôpital, cadre exactement avec les cas de résignation documentés à l’époque.

Sur la preuve documentaire, en revanche, une réserve s’impose, et l’honnêteté commande de la formuler. L’acte de décès de Jean-Jacques reste, en juillet 2026, introuvable dans la base d’état civil en ligne des ANOM : une recherche au nom « Pradel », type « décès », année 1873, sur toute l’Algérie, ne renvoie aucun résultat. Ce n’est pas une infirmation. Les registres de Tiaret de cette date font partie du tiers qui n’a jamais été microfilmé, ou bien l’acte est indexé sous une graphie erronée, on a vu, dans la génération suivante, le nom « Pradel » transcrit « Iradel » par mauvaise lecture d’un P cursif. Surtout, il faut comprendre une limite de principe : même retrouvé, un acte de décès de 1873 n’aurait mentionné qu’une chose, le décès d’un tel, à l’hôpital de Tiaret, à telle date. Jamais il n’aurait indiqué la cause « rage » ni le mode « étouffé ». Le mode de mort relève, par nature, du témoignage, non de l’état civil. La date (3 novembre 1873) et le lieu (l’hôpital de Tiaret), eux, pourront être confirmés, en commandant l’acte aux ANOM d’Aix, ou en explorant la presse oranaise de novembre 1873, où un fait divers de mort par rage pouvait être relaté.

Cette mort a pris, dans la mémoire familiale, une valeur presque emblématique, et l’on comprend pourquoi. Elle réunit tous les traits du personnage : le courage (se présenter soi-même à l’hôpital), la dignité (faire ses adieux, régler ses affaires), la lucidité (savoir qu’il n’y a pas d’espoir). Elle a aussi la force tragique des morts qui arrivent juste avant le remède : douze ans plus tard, Pasteur aurait pu le sauver. Il y a là le matériau d’un mythe familial, et il faut se garder de deux excès symétriques : le prendre pour argent comptant sans esprit critique, ou le rejeter comme une pure légende. La vérité, on l’a vu, est entre les deux : le motif est historiquement solide, la date et le lieu restent à confirmer. Mais au fond, ce que cette mort dit de plus vrai, c’est ceci : Jean-Jacques Pradel, arrivé sans rien en 1856, a affronté la fin comme il avait affronté la vie, de face, sans se dérober. C’est cette trempe, transmise à ses enfants, qui explique peut-être qu’ils aient tous, à leur tour, tenu bon dans les guerres, les ruines et les exils. La manière de mourir d’un homme éclaire rétrospectivement sa manière d’avoir vécu ; et celle de Jean-Jacques fut, jusqu’au dernier jour, celle d’un homme qui ne fuyait pas.

Le verdict de cette enquête est donc nuancé, mais clair : le récit est plausible et cohérent. Le motif de l’étouffement n’a rien d’une légende ; c’était une pratique réelle et répandue. La cohérence interne du récit, la référence exacte à Pasteur et à Meister, en renforce la crédibilité. Ce qui manque encore, c’est la confirmation archivistique de la date et du lieu, non la vraisemblance du drame. Jean-Jacques Pradel est mort comme mouraient les enragés de son temps, sur une terre où la médecine n’avait pas encore rattrapé la mort.

Pour prendre la mesure de ce que fut cette mort, il faut se souvenir de ce qu’était la rage au XIXe siècle. La maladie était endémique et redoutée : à Paris, vers 1880, on comptait chaque année plusieurs centaines de chiens enragés et environ 1 500 personnes mordues, dont une vingtaine mouraient. La morsure d’un animal suspect plongeait la victime dans une attente terrible, car l’incubation pouvait durer des semaines ou des mois, sans qu’on pût savoir si le mal se déclarerait. Une fois les premiers symptômes apparus, angoisse, fièvre, puis l’hydrophobie caractéristique, ces spasmes de la gorge qui rendent impossible de boire, l’issue était fatale à cent pour cent, dans des convulsions atroces. Aucun médecin ne pouvait rien ; on s’en remettait aux prières, aux remèdes de bonne femme, et parfois à l’étouffement. C’est contre cette malédiction que Louis Pasteur allait, douze ans après la mort de Jean-Jacques, remporter l’une des plus célèbres victoires de la médecine : le 6 juillet 1885, il inocula au jeune Joseph Meister, mordu par un chien enragé, un vaccin qui le sauva. Jean-Jacques Pradel appartient à la dernière génération pour qui la rage fut, sans recours, une condamnation à mort. Sa fin, si cruelle qu’elle paraisse, fut celle de milliers d’hommes de son siècle, et le fait qu’il l’ait affrontée en réglant ses affaires et en faisant ses adieux, plutôt que dans la terreur, dit assez la trempe du personnage.

Sources : Mémoire Pradel-Mage ; littérature médicale du XIXe siècle sur la rage et la pratique de l’étouffement des enragés ; registres de décès de Tiaret pour 1873 (non indexés en ligne aux ANOM).

Jeanne-Marie, veuve (1873-1889)

Jean-Jacques ne verra pas le retour de tous ses fils : au moment de sa mort, deux d’entre eux sont encore sous les drapeaux. Jeanne-Marie Valat, elle, lui survivra seize ans. Veuve à cinquante-huit ans, mère de sept enfants vivants, elle est domiciliée à Tiaret dès 1875 : c’est à cette date qu’elle assiste, à Aïn-Tédelès, au mariage de son fils Louis. Les registres la donnent encore résidant à Tiaret en 1875 ; elle y verra se marier tous ses enfants, naître ses petits-enfants, et prospérer les fermes que son mari avait fondées dans la douleur. Elle meurt à Tiaret en 1889, à soixante-quatorze ans.

Jeanne-Marie Valat, vieille femme veuve, entourée de ses enfants et petits-enfants à Tiaret, racontant au coin du feu l’histoire du départ et de la traversée.

On aimerait en savoir davantage sur ces seize années de veuvage, mais les sources sont muettes. On peut seulement imaginer cette femme âgée, dans la ville de Tiaret des années 1870 et 1880, entourée de ses enfants mariés et de ses petits-enfants qui naissent, Jacques III en 1877, Louis II en 1878, Philippe II en 1881, gardienne d’une mémoire tarnaise que la génération née en Algérie ne connaîtra plus que par ses récits. C’est peut-être par sa bouche que se transmirent les premières histoires du départ, du chariot, de la roue brisée, de la traversée, ces récits fondateurs que la Smala recueillera un siècle et demi plus tard. Les vieilles femmes sont souvent les archives vivantes des familles ; Jeanne-Marie Valat, dernière survivante du couple fondateur, fut sans doute la première historienne des Pradel d’Algérie, celle qui, au coin du feu, disait aux petits d’où ils venaient et à quel prix. Sa longévité même

(soixante-quatorze ans, après neuf maternités et une vie d’épreuves) fut un don fait à la mémoire familiale.

Sa vie résume, à elle seule, la trajectoire de sa génération : née dans un hameau du Tarn en 1815, sous la Restauration ; mariée à vingt-trois ans à un métayer ; mère de neuf enfants ; émigrée à quarante ans sur un chariot ; ayant enterré deux des siens au bord d’une piste ; veuve d’un mari mort de la rage ; et morte enfin, vieille femme, sur les Hauts Plateaux d’une Algérie qu’elle n’avait pas choisie mais où sa descendance était désormais enracinée. De ses neuf enfants documentés, un hasard saisissant en emportera trois la même année 1921, Philippe en mars, Louis en juillet, Virginie en août, comme si la génération suivante avait, elle aussi, ses saisons de deuil groupé.

Sources : État civil de Tiaret (ANOM) ; Mémoire Pradel-Mage ; arbre Geneanet regis5.

« Rendre à chacun sa vie, c’est refuser que l’histoire d’une famille se réduise à sa lignée masculine. » Voici le cœur de ce livre. Les neuf enfants de Jean-Jacques et de Jeanne-Marie ne furent pas seulement les maillons d’une transmission : ils furent des personnes, avec leurs mariages, leurs deuils, leurs réussites et leurs drames. On les prend ici dans l’ordre de leur naissance, en s’attardant sur chacun autant que les sources le permettent, et en éclairant chaque vie par le contexte qui la rend intelligible : la condition des femmes et le mariage colonial pour les filles, le service militaire et la guerre pour les fils. On ne suit leurs descendances qu’au seuil, car ces branches ont leur propre histoire, mais on nomme leurs enfants, pour que rien de ce qui est connu ne se perde.

Documents et photographies — Fac-similés — les épreuves

Scène de famine ou d’épidémie. Les années 1866-1868 virent une invasion de sauterelles, la sécheresse, puis une famine qui tua près d’un d
Scène de famine ou d’épidémie. Les années 1866-1868 virent une invasion de sauterelles, la sécheresse, puis une famine qui tua près d’un dixième de la population algérienne.