Jean-Jacques Pradel et ses neuf enfants

L'autre smala : les Pradel de Paulinet en Oranie

La branche parallèle de Jacques Pradel (1820-1877), les Trouan, Bruniquel, Suc, Lauque, et le village de Mangin : deux smalas, un même pa…

Pourquoi ce chapitre existe

Il y a, dans l’état civil de l’Oranie, un second lot de Pradel. Ils sont installés à Sidi Chami, gros village à une douzaine de kilomètres au sud-est d’Oran ; ils s’y marient à partir de 1856 ; ils y font baptiser des enfants pendant quarante ans. Ils viennent, eux aussi, du canton d’Alban dans le Tarn. Ils sont, eux aussi, des métayers devenus colons. Et ils ne sont pas nous.

Une carte mentale du canton d’Alban dans le Tarn, montrant Curvalle et Paulinet, berceaux voisins des deux lignées Pradel parties séparément pour l’Oranie.

Cette confusion n’est pas théorique : elle est déjà entrée dans la mémoire familiale. Le Mémoire Pradel-Mage, en plusieurs endroits, mêle Souk el-Mitou (notre concession, près de Bellevue) et Sidi Chami, qui n’est pas le même lieu et qui n’est pas notre lieu. La méprise est compréhensible : le nom est identique, la région est la même, la date d’arrivée est la même, l’origine tarnaise est la même. Elle est néanmoins une erreur, et il faut la corriger nettement. Les Pradel de Sidi Chami descendent d’Antoine Pradel (1780-1837) et de Catherine Lauque, du hameau du Lauzié à Teillet. Les nôtres descendent de Barthélemy Pradel (1781-1845) et de Marie Capel, du hameau de Laussarié à Ambialet. Deux souches, deux villages, deux destins.

Deux souches, mais très probablement une seule origine. On a vu plus haut l’enquête qui conduit à cette conclusion : la lignée de Paulinet remonte à un Antoine Pradel né vers 1670, dont le fils Jean se marie le 29 février 1724 dans l’église de Saint-Barthélemy-du-Truel, à Curvalle, la paroisse même où notre ancêtre Jean Pradel, né vers 1675 et métayer au hameau d’Espinassolles, sera inhumé le 13 janvier 1755. Deux Pradel métayers, nés à cinq ans d’intervalle, dans une paroisse de quelques dizaines de feux : il faudrait beaucoup de mauvaise volonté pour n’y pas voir deux frères. Si le lien se confirme, et il ne manque, pour cela, qu’un seul acte, alors Jean-Jacques Pradel (1813) et Jacques Pradel (1820) étaient cousins au quatrième degré. Ils ont émigré vers la même province d’Algérie, à un an d’intervalle, sans peut-être savoir qu’ils étaient parents.

C’est cette histoire parallèle que raconte cette sixième partie. Elle n’est pas la nôtre, et elle est pourtant l’exact miroir de la nôtre : même point de départ, même traversée, même colonisation, et un destin radicalement différent. Là où notre famille monta vers les Hauts Plateaux et y fit fortune, celle-ci resta dans la plaine d’Oran et y fut décimée. Comparer les deux, c’est comprendre ce que le hasard, dans une aventure coloniale, pouvait faire de deux départs identiques.

Sources : Arbre Geneanet de Michel DELMON (« rugbydel ») ; état civil de Sidi Chami (ANOM) ; Mémoire Pradel-Mage (confusion entre Souk el-Mitou et Sidi Chami).

Jacques Pradel (1820-1877), le premier parti

Jacques Pradel naît le 15 avril 1820 à Paulinet, dans le Tarn, cinquième des sept enfants d’Antoine Pradel, métayer, et de Catherine Lauque. La famille vit au lieu-dit le Lauzié, sur la commune voisine de Teillet ; c’est là que le père mourra le 9 janvier 1837, Jacques ayant seize ans. Teillet : c’est aussi la commune où, deux ans plus tard, le 25 mai 1839, un autre Pradel (Jean-Jacques, de Laussarié) épousera Jeanne-Marie Valat. Les deux familles étaient voisines. Elles se croisaient au marché d’Alban, à l’église, sur les chemins. Elles ne savaient probablement pas, ou plus, qu’elles étaient du même sang.

Jacques Pradel de Paulinet, marié au village de Sidi Chami le jour de l’an 1856, sur une terre de plaine oranaise bien différente des Hauts Plateaux de Tiaret.

On ignore l’année exacte où Jacques passa la mer. Ce que l’on sait, c’est qu’au 1er janvier 1856 il est à Sidi Chami, où il épouse Marie, dite Mariette, Trouan, née en 1834. Le mariage est célébré le jour de l’an, ce qui n’a rien d’exceptionnel dans une population de colons où le calendrier des travaux commande tout : on se marie quand la terre le permet. Il a trente-cinq ans ; elle en a vingt-cinq environ. Il est donc parti au plus tard en 1855, soit un an avant Jean-Jacques, qui lèvera l’ancre en septembre 1856. Il était en avance d’une saison sur son cousin probable.

Sidi Chami, à cette date, est un village de colonisation récent de la plaine d’Oran, à portée de charrette de la ville. Ce n’est pas la grande aventure des Hauts Plateaux : c’est la petite colonisation de proximité, sur des terres de plaine, à l’ombre du chef-lieu. On y est moins exposé aux razzias et aux insurrections (Sidi Chami ne connaîtra rien qui ressemble à la révolte de Mokrani telle que Tiaret la vécut) mais on y reste aussi plus petit. Les grands domaines de l’Oranie se feront ailleurs, plus au sud et plus tard.

Le premier enfant naît la même année, 1856 : un garçon, qu’on prénomme Jean-Jacques. Le prénom mérite d’être noté au passage. Il est banal, il ne prouve rien, mais il est tout de même troublant de voir un Pradel de Paulinet nommer son fils aîné du prénom exact du chef de l’autre souche Pradel, arrivé la même année dans la même province. On n’en tirera aucune conclusion. On le signale.

Sources : Arbre rugbydel (naissance à Paulinet le 15 avril 1820 ; décès à Oran le 30 mars 1877) ; état civil de Sidi Chami et d’Oran (ANOM).

Les deux sœurs Trouan : deux veuvages en sept ans

La suite est une succession de deuils, et elle a la sécheresse terrible des registres.

Les deux sœurs Trouan, Marie puis Mélanie Alexandrine, épouses successives de Jacques Pradel à Sidi Chami, toutes deux mortes jeunes en quelques années.

En 1858, un second fils naît, Charles. Il meurt la même année, l’acte de décès est enregistré à Sidi Chami en 1858. La même année, Marie Trouan meurt à son tour. Jacques Pradel a trente-huit ans ; il est veuf, avec un enfant de deux ans sur les bras et une terre à faire.

Il attendra quatre ans. Le 7 mai 1862, toujours à Sidi Chami, il épouse Mélanie Alexandrine Trouan, née en 1839, selon toute vraisemblance la sœur cadette de la défunte. Le remariage dans la belle-famille était, dans ces communautés de colons, une pratique constante : il maintenait les alliances, gardait les terres dans le même cercle, et donnait au veuf une épouse dont la famille le connaissait déjà. Elle a vingt-trois ans, il en a quarante-deux.

Une fille naît la même année 1862 : Marie. L’année suivante, en 1863, Mélanie Trouan meurt. Elle avait vingt-quatre ans. Jacques Pradel est veuf pour la seconde fois en cinq ans, avec deux enfants d’à peine sept ans et un an.

Il ne se remariera pas. Les quatorze années qui suivent sont vides d’actes, le silence des registres, qui est le sort ordinaire des gens qui ne font que travailler. Il meurt le 30 mars 1877, à Oran, à cinquante-six ans. Qu’il soit mort en ville et non dans son village dit peut-être qu’il y fut transporté malade : Oran avait l’hôpital, Sidi Chami n’avait qu’un dispensaire. C’est aussi, exactement, ce qui arriva à Jean-Jacques Pradel quatre ans plus tôt, transporté mourant à l’hôpital de Tiaret. Les deux cousins probables sont morts loin de leur ferme, dans la ville la plus proche.

Ce que les registres de Sidi Chami donnent à voir, en somme, c’est un homme qui, en vingt et un ans d’Algérie, aura enterré deux femmes et un fils, et élevé seul deux enfants. C’est un bilan sombre. Il n’est pourtant pas exceptionnel : la mortalité des femmes en couches et des jeunes mères, dans les villages de colonisation des années 1850-60, était effroyable. La colonisation de peuplement tuait d’abord les femmes.

Sources : État civil de Sidi Chami (ANOM) : mariages Pradel-Trouan de 1856 et 1862 ; décès Trouan de 1858 et 1863 ; naissances et décès Pradel de 1856, 1858 et 1862.

Marie-Rose, les Bruniquel, et la sœur qu’on croyait perdue

Jacques n’était pas seul. C’est la découverte la plus nette de cette enquête : au moins deux de ses six frères et sœurs l’ont suivi en Oranie.

Marie-Rose Pradel retrouvant son frère Jacques à Sidi Chami en 1859, après avoir traversé la mer à sa suite avec son mari Jean-Pierre Bruniquel.

La première est Marie-Rose Pradel, née le 19 mars 1824 à Paulinet, mariée le 12 juin 1851 (à Teillet, encore) à Jean-Pierre Bruniquel (1827-1898). Dans les arbres généalogiques les mieux tenus du canton d’Alban, celui de Michel Delmon en tête, Marie-Rose s’arrête net : « décédée après le 12 janvier 1859 ». Cette date bizarre, cette borne inférieure sans suite, c’est la date de naissance de sa fille Justine, le dernier événement connu de sa vie. Après quoi, plus rien. Elle disparaît.

Elle ne disparaît pas : elle passe la mer. L’état civil des ANOM enregistre la naissance de Justine Bruniquel, en 1859, à Sidi Chami. Autrement dit, dès janvier 1859, trois ans après le mariage de Jacques, Marie-Rose et son mari sont installés dans le même village que son frère. La sœur a suivi le frère. La date de naissance que Michel Delmon avait relevée sans savoir d’où elle venait est une date algérienne.

Et Marie-Rose ne meurt pas en 1859. Elle vit encore trente-six ans à Sidi Chami. Les registres y enregistrent la naissance de ses autres enfants (Jean en 1862, Joseph-François-Philippe en 1864, Léonie-Marie en 1869, morte la même année) puis, en 1895, le décès de « Pradel, Marie, Rose ». Elle avait soixante et onze ans. Elle est morte dans le village où elle avait débarqué à trente-quatre ans, après y avoir vu naître ses petits-enfants.

Car les Bruniquel, eux, ont prospéré. Là où la lignée Pradel de Sidi Chami s’étiole, la lignée Bruniquel se déploie : Justine, l’aînée née en 1859, épouse en 1882 Honoré-Joseph Maresciano, un nom italien, signe de ce brassage méditerranéen qui fera le peuple pied-noir ; son frère Joseph-Philippe épouse en 1889 Pauline Ragonnet, et le village voit naître, entre 1887 et 1896, une nichée de petits Bruniquel : Hortense-Jeanne, Claire-Rose, Philippe-François, Émile-Pierre, Marcel-Joseph, Blanche-Marie, Henriette-Victorine. Sept naissances en dix ans. Le sang des Pradel de Paulinet a survécu en Oranie, mais sous le nom de Bruniquel.

Sources : Arbre rugbydel (mariage du 12 juin 1851 à Teillet) ; état civil de Sidi Chami (ANOM) : naissances Bruniquel de 1859, 1862, 1864, 1869 et 1887-1896 ; décès « Pradel, Marie, Rose », Sidi Chami, 1895.

Marie-Anne-Catherine, les Suc, et le village de Mangin

La seconde sœur émigrée est l’aînée : Marie, Anne, dite « Catherine » Pradel, née le 31 août 1815 à Paulinet, mariée le 16 janvier 1845 (à Teillet, toujours) à Jean-Baptiste Suc, de quinze ans son aîné. Deux enfants connus : Baptiste, né en 1846, et Justine-Catherine, née en 1851.

Le village colonial de Mangin en Oranie, où Marie-Anne-Catherine Pradel, dite Catherine, vécut et mourut ménagère aux côtés de son mari Jean-Baptiste Suc.

Elle meurt le 2 mai 1891, à sept heures du matin, à Mangin, un village de colonisation d’Oranie. Elle avait soixante-quinze ans, et elle est morte en Algérie. Son mari l’avait précédée dans la tombe. La profession portée sur son acte est la plus humble et la plus universelle qui soit : ménagère.

Sa fille se marie à Sidi Chami. En 1868, l’état civil du village enregistre l’union de Justine-Catherine Suc, dix-sept ans, avec Louis Lauque. Et ce nom-là mérite qu’on s’y arrête, car il n’est pas neutre : Lauque est le nom de jeune fille de Catherine Lauque, la mère de la mariée... et donc la grand-mère maternelle. On marie la petite-fille dans la parenté de la grand-mère. Quatre ans plus tôt, en 1864, une autre Suc, Marie, avait épousé au même endroit Antoine-Célestin Amat.

Sources : Arbre rugbydel (mariage du 16 janvier 1845 à Teillet ; décès à Mangin le 2 mai 1891) ; état civil de Sidi Chami (ANOM) : mariages Suc de 1864 et 1868.

Les Lauque : quand c’est tout un canton qui déménage

Car les Lauque sont là, eux aussi. Et en nombre.

Une vingtaine de familles du canton d’Alban - Pradel, Bruniquel, Suc, Lauque, Coutouly - reconstituant à Sidi Chami la carte de leur vallée natale du Tarn.

L’état civil de Sidi Chami enregistre une vingtaine d’actes à ce nom : deux mariages en 1867 et 1868 (Antoine Lauque épouse Marie-Catherine Trumpfs ; Louis Lauque épouse Justine-Catherine Suc), puis une avalanche de naissances entre 1869 et 1882, quatorze enfants : Marie-Catherine, Marie-Catherine-Louise, Louis-Antoine, Louis-Jean-Baptiste, Alphonse-Antoine-François, Antoine-François, Alexandre-Justin, Justine-Caroline, Marie-Hermance, Justine, Louis-Adrien, Joséphine-Angelle, Philippine-Catherine, Louis. Les prénoms tournent en rond, comme toujours dans ces familles : on rebaptise indéfiniment les mêmes morts.

Catherine Lauque, rappelons-le, est la mère des sept Pradel de Paulinet. Ce sont donc ses frères, ses neveux, sa parenté maternelle, qui sont venus s’agréger au village où son fils

Jacques s’était installé. Ce n’est plus une émigration : c’est une transplantation. Un morceau entier du canton d’Alban (des Pradel, des Bruniquel, des Suc, des Lauque, des Coutouly) s’est déplacé de la vallée du Tarn à la plaine d’Oran et s’y est reconstitué à l’identique, en se mariant entre soi comme il le faisait au pays.

Le phénomène a un nom en histoire des migrations : la migration en chaîne. Le premier parti écrit, rassure, décrit la terre, indique le chemin ; les autres suivent, et se regroupent autour de lui. Notre propre famille l’a fait aussi, Jean-Jacques voyage avec d’autres familles d’Alban, et sa sœur Marianne, avec les Falcou, gagne l’Oranie de son côté. Mais dans le cas des Pradel de Paulinet, le phénomène est d’une netteté presque caricaturale : on peut le lire, année par année, dans la table des registres d’une seule commune.

Une note de nuance, tout de même : tous ne partirent pas. Justine Pradel, la benjamine (1830-1922), épouse Paul Coutouly à Paulinet en 1853 et ne quitta jamais le Tarn : elle mourut à Alban, à quatre-vingt-douze ans, en 1922, elle ne savait pas signer son nom lors de son mariage. Ce sont ses enfants qui partirent : on retrouve son fils Pierre Coutouly marié à Mangin en 1893, et une nichée de petits Coutouly naissant à Mangin et à Sidi Chami entre 1895 et 1902, dont deux meurent au berceau. L’émigration, souvent, saute une génération.

Sources : État civil de Sidi Chami (ANOM) : vingt actes au nom de Lauque, 1867-1893 ; état civil de Mangin (ANOM) : actes Coutouly, 1893-1903 ; arbre rugbydel.

Jean-Jacques Pradel (1856-après 1904) et Héloïse Baudy

Reste à savoir ce que devinrent les deux orphelins de Jacques.

Jean-Jacques Pradel, fils de Jacques de Paulinet, et Héloïse Baudy, son épouse de dix-sept ans, entourés de leurs cinq enfants nés à Sidi Chami entre 1882 et 1887.

De la fille, Marie, née en 1862, on ne sait plus rien après son acte de naissance. Du fils, Jean-Jacques, né en 1856, on sait ceci : il resta à Sidi Chami, et il s’y maria en 1881, à vingt-cinq ans, avec Héloïse Joséphine Sophie Baudy, une fille du village, née à Sidi Chami en 1864. Elle avait dix-sept ans.

Cinq enfants naissent en six ans, tous à Sidi Chami : Cyrille Alphonse en 1882 ; Edmond Joseph en 1884, mort la même année ; Aline Amélie et Jeanne Henriette en 1885, deux filles la même année, ce qui laisse supposer des jumelles ; Achille Justin en 1887.

En 1890, Héloïse Baudy meurt. Elle avait vingt-six ans.

Fac-similé de L’Écho d’Oran, 27 février 1890
L’Écho d’Oran, 27 février 1890 : la mort d’Héloïse Baudy, annoncée dans la chronique de Sidi-Chami.

« Sidi-Chami. — M. Pradel, propriétaire à Sidi-Marouf, conseiller municipal de Sidi-Chami, vient d’être cruellement éprouvé : Madame Pradel est décédée hier à l’âge de 25 ans. »

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Fac-similé de L’Écho d’Oran, 18 mai 1903
L’Écho d’Oran, 18 mai 1903 : un Pradel maire de Sidi-Chami.

« Pigeons voyageurs. — M. Pradel, maire de Sidi-Chami, a remis à M. Bréman un pigeon qu’il a retiré de… »

Voir sur Gallica →

C’est la troisième jeune femme que cette maison enterre en trente-deux ans. Marie Trouan à vingt-huit ans, Mélanie Trouan à vingt-quatre, Héloïse Baudy à vingt-six. Trois générations d’hommes Pradel veufs au même endroit, trois maisonnées d’enfants élevés sans mère. Il y a, dans cette répétition, quelque chose qui dépasse la malchance : les fièvres de la plaine d’Oran (le paludisme, surtout, que les marais du bas pays entretenaient) frappaient les femmes affaiblies par les grossesses avec une régularité de métronome. On mourait, à Sidi Chami, d’avoir des enfants.

Le sort d’Achille Justin, le dernier-né, clôt cette histoire comme elle avait commencé. L’état civil d’Oran enregistre son décès en 1901. Il avait quatorze ans.

Un dernier acte, enfin, laisse une porte ouverte : la naissance d’un Georges Pradel à Oran en 1892, deux ans après la mort d’Héloïse. Un remariage de Jean-Jacques ? Un cousin ? La base ne dit pas la filiation, et l’on se gardera de conclure. On le signale à qui voudra reprendre l’enquête.

Sources : État civil de Sidi Chami (ANOM) : mariage Pradel-Baudy de 1881 ; naissances de 1882, 1884, 1885 et 1887 ; décès Baudy de 1890 ; état civil d’Oran (ANOM) : décès Pradel de 1901, naissance Pradel de 1892.

Deux smalas, un même pays

Mettons maintenant les deux histoires côte à côte, puisque c’est pour cela que ce chapitre existe.

Deux cartes côte à côte : la branche de Jean-Jacques montant vers les Hauts Plateaux de Tiaret, la branche de Jacques restant dans la plaine d’Oran.

Elles commencent identiques. Deux familles de métayers du canton d’Alban, apparentées selon toute vraisemblance, chassées par la même misère, la saisie de 1838 pour les uns, la mort du père en 1837 pour les autres, embarquées à un an d’intervalle pour la même province d’Algérie, dans le même mouvement de colonisation officielle. En 1856, il y a deux chefs de famille Pradel, tarnais, en Oranie : Jacques, à Sidi Chami, et Jean-Jacques, à Souk el-Mitou. Ils sont probablement cousins. Rien, à cette date, ne permettrait de parier sur l’un plutôt que sur l’autre.

Un demi-siècle plus tard, tout les sépare. La branche de Jean-Jacques a monté vers les Hauts Plateaux, encaissé la famine de 1867, la révolte de 1871 et la mort du père en 1873, et bâti à Tiaret trois domaines (Temda, Diderot, Oued Lili) assez considérables pour que le Bulletin officiel de l’Algérie cartographie une « ferme Pradel » et une « Vigne Pradel ». Ses fils ont servi à Sedan et dans la Commune ; ses petits-fils feront la Grande Guerre ; sa descendance emplira un siècle. La branche de Jacques est restée dans la plaine, a enterré trois jeunes femmes, un enfant en bas âge et un adolescent, et s’est éteinte sous le nom de Pradel, survivant seulement par les Bruniquel, les Lauque, les Suc et les Coutouly.

Qu’est-ce qui a fait la différence ? Pas le courage : Jacques n’en manquait pas, qui tint sa terre vingt ans, seul, deux fois veuf. Pas l’antériorité : il était parti le premier. Trois choses, sans doute. D’abord la démographie : Jean-Jacques eut neuf enfants dont six atteignirent l’âge adulte, quand Jacques en eut quatre dont deux survécurent, et une fratrie nombreuse, dans la colonisation, c’est de la main-d’œuvre gratuite, des alliances, et des bras pour reprendre la terre. Ensuite le lieu : la plaine d’Oran était déjà occupée, lotie, chère ; les Hauts Plateaux, eux, étaient encore à prendre, et c’est là que se firent les grandes fortunes agricoles de l’Oranie. Enfin le mouvement : Jean-Jacques a bougé, de Souk el-Mitou à Aïn-Tédelès, d’Aïn-Tédelès à Tiaret, en payant ce mouvement du prix le plus lourd, celui de deux enfants morts en chemin. Jacques est resté. L’un a joué, l’autre a tenu. C’est celui qui a joué qui a gagné, mais il faut se souvenir de ce que ce jeu lui a coûté avant d’y voir une leçon.

Cette sixième partie n’était pas obligatoire. Elle raconte des gens qui ne sont pas nos ancêtres, et dont la parenté même avec nous reste, à l’heure où ces lignes sont écrites, une hypothèse forte et non une certitude. Mais une famille ne se comprend pas seule. Le destin des Pradel de Tiaret ne prend son relief que si l’on sait qu’à cent cinquante kilomètres de là, d’autres Pradel, partis du même village un an plus tôt, s’éteignaient en silence dans la plaine. Nous n’étions pas promis à la réussite. Nous y sommes arrivés, et d’autres, qui nous ressemblaient trait pour trait, n’y sont pas arrivés.

Sources : Synthèse des chapitres précédents.

Source : Jean-Jacques Pradel et ses neuf enfants (Gilles Pradel, juillet 2026). Voir Sources.

Documents et photographies — Fac-similés — la branche restée à Sidi-Chami

L’Écho d’Oran, 27 février 1890 — page entière.
L’Écho d’Oran, 27 février 1890 — page entière.
Gros plan : « Sidi-Chami. — M. Pradel, propriétaire à Sidi-Marouf, conseiller municipal de Sidi-Chami, vient d’être cruellement éprouvé : Madame Pradel est décédée hier à l&r
Gros plan : « Sidi-Chami. — M. Pradel, propriétaire à Sidi-Marouf, conseiller municipal de Sidi-Chami, vient d’être cruellement éprouvé : Madame Pradel est décédée hier à l’âge de 25 ans. » Jean-Jacques Pradel, né en 1856 à Sidi Chami : propriétaire terrien et conseiller municipal.
L’Écho d’Oran, 18 mai 1903 : « Pigeons voyageurs. — M. Pradel, maire de Sidi-Chami, a remis à M. Bréman un pigeon qu’il a retiré... » En 1903, un Prad
L’Écho d’Oran, 18 mai 1903 : « Pigeons voyageurs. — M. Pradel, maire de Sidi-Chami, a remis à M. Bréman un pigeon qu’il a retiré... » En 1903, un Pradel est maire de Sidi-Chami.