« Fermes Dermy, Quérob, Serrero, Mounier, Kaeuffer, Grach, Morère, Fronzy, Canton, Bahmed Chérit et Pradel (Philippe)… »
Bulletin officiel du Gouvernement général de l'Algérie, arrêté de 1909 sur les commissions municipales de la commune de Tiaret.
La chronique familiale, tout entière tournée vers les branches Jacques et Louis, avait laissé Philippe I dans l'ombre : « la branche la moins documentée », disait-on. Deux documents officiels retrouvés à la Bibliothèque nationale de France en juillet 2026, plusieurs fac-similés de presse et le « Mémoire de la branche Pradel-Mage » changent radicalement le portrait : le cadet a peut-être joué, en coulisses, le rôle le plus stratégique de sa génération.
I. Sa vie : le zouave, l'homme d'affaires, l'élu
Le zouave de la classe 1872
Baptiste Philippe Pradel — Philippe I dans la nomenclature familiale — naît le 27 août 1852 à Ambialet. Il n'a que trois ans lorsque la charrette quitte le Tarn : il ne connaîtra jamais la terre d'origine autrement que par les récits. Trop jeune pour la guerre de 1870 — il avait dix-huit ans —, il relève de la nouvelle loi de recrutement et fait son service dans les zouaves (classe 1872, matricule 254). Les zouaves étaient l'infanterie emblématique de l'Armée d'Afrique, corps de prestige au recrutement européen, à l'uniforme oriental reconnaissable entre tous. Philippe y est zouave au 1er janvier 1876, avec des périodes d'exercices dans les années 1880. Pendant que ses frères aînés servaient sous les armes en 1870-1871, c'est lui, le cadet, qui était resté aux fermes, assurant la continuité de l'exploitation au moment même où son père échappait de peu au massacre du convoi de Relizane lors des troubles de Mokrani.
Philippe I en tenue de zouave vers 1876, avant de devenir l'homme d'affaires qui négocia l'attribution des terres d'Oued Lili pour la famille.
L'homme d'affaires d'Oued-Lili
Mais Philippe I ne fut pas qu'un cultivateur. Le « Mémoire de la branche Pradel-Mage » lui prête un rôle décisif que la chronique familiale avait sous-estimé : dans les années 1883-1891, homme d'affaires avisé et proche des milieux administratifs de l'Oranie, c'est lui qui négocia avec l'administration coloniale l'attribution des terres d'Oued-Lili — celles-là mêmes qui deviendraient, une génération plus tard, le domaine de Diderot de son neveu Louis II. Autrement dit, la prospérité de la branche Louis doit quelque chose à l'entregent de Philippe I. Il possédait aussi, on le sait par la fiche matricule de son fils, une batteuse, et se faisait « entrepreneur de battages » pour le canton, signe d'un esprit d'entreprise qui dépassait la seule agriculture de subsistance.
L'élu de Tiaret et le commerce de vin de Trézel
La presse locale confirme et prolonge ce portrait. Dès mai 1892, Philippe Pradel figure parmi les élus du conseil municipal de Tiaret. Vingt ans plus tard, en novembre 1910, une passe d'armes avec le maire — reprise avec délectation par Le Réveil républicain de Tiaret — le montre en conseiller redouté, capable de retourner l'ironie de l'administration par un mot. Et à la fin de la Grande Guerre, en 1919, une annonce du même journal fait de la « Maison Philippe Pradel, rue des Girondins, à Tiaret » l'adresse où l'on vient chercher le vin rouge de Trézel — preuve qu'à côté des terres et de la batteuse, Philippe I tenait aussi un commerce de vin en ville.

« Élus : Galibert, Pradel, Chapelin, Savoye, Roger, Bigorre, Fèvre, Fronzy… »

« — Vous êtes chargé de la surveillance des cantonniers. — Alors je suis élevé au grade de chef cantonnier, répond M. Pradel. »

« Vin rouge de Trézel, à 1 fr. 10 le litre… S'adresser chez M. PRADEL Philippe, rue des Girondins, à Tiaret. »
II. Le mariage Faurie et huit enfants
Le 13 mai 1876, à Tiaret, Philippe I épouse Adélaïde Clarisse Faurie (1860-1931), fille d'Antoine Pierre Faurie (1832-1889) et de Jeanne Hau. La mariée n'a pas seize ans. Ce mariage résout au passage une vieille énigme des fiches matricules, où le nom de la belle-famille apparaissait comme « Paurie (?) » : c'est bien Faurie. De cette union naîtront huit enfants, bien plus que les deux que retenait la chronique, dont l'aîné des fils, Philippe II (1881-1922), sapeur du Génie pendant la Grande Guerre, décédé le 24 août 1922 à Saint-Eugène (Bologhine), à quarante et un ans. La mention « 4 août 1962 » portée sur sa fiche matricule se rapporte très probablement à un homonyme : cinq pièces concordantes — faire-part d'août 1922, obsèques, éloge funèbre de Jacques en 1923 (« Philippe Pradel fils, décédé le 24 août 1922 »), annonces légales de 1924 nommant sa veuve, faire-part de sa mère en 1931 — établissent la mort en 1922. Philippe I, lui, meurt le 29 mars 1921 à Saint-Eugène (Bologhine), dans la banlieue d'Alger : comme son frère Jacques, il avait fini par quitter Tiaret pour la capitale. Avec lui commence « la branche Philippe », celle dont descendront, par sa fille Adélaïde puis par ses arrière-petits-enfants, les familles Gaubert, Nauny et Morette.

« Monsieur Philippe PRADEL, propriétaire, Officier du Mérite agricole… ont la douleur de faire part de sa mort. »
III. La ferme, la Vigne Pradel, et l'inscription dans le canton
Deux documents officiels retrouvés en juillet 2026 dans le Bulletin officiel du Gouvernement général de l'Algérie (collections numérisées de la Bibliothèque nationale de France) donnent à cette branche une épaisseur nouvelle, et sortent Philippe I du flou où la chronique l'avait laissé.
Le premier date de 1909. C'est un arrêté fixant la composition des commissions municipales de la commune de Tiaret, section par section. On y lit, pour la section de Trumelet et Waldeck-Rousseau, la liste des exploitations rattachées : « fermes Dermy, Quérob, Serrero, Mounier, Kaeuffer, Serrero, Grach, Morère, Fronzy, Canton, Bahmed Chérit et Pradel (Philippe) ; douars Ouled-Lakred, Tiguiguest, Aouisset, Oulad-bou-Gheddou (partie) et Torrich (partie) ». Chaque mot de cette énumération administrative résonne pour qui connaît la famille. La ferme Pradel y est officiellement recensée, aux côtés de la ferme Mounier : celle de la belle-famille de Louis I. Le douar Oulad-bou-Gheddou est précisément celui où Louis I finira ses jours ; le plateau du Torrich est celui où son fils Louis II bâtira le domaine de Diderot. D'autres sections de la même commune s'appellent Guertoufa, Palat, Takdempt : c'est toute la géographie familiale qui se déploie dans un document du Journal officiel colonial. Les Pradel n'étaient pas installés n'importe où : ils occupaient, dès 1909, une place inscrite dans l'organisation administrative du canton.
Le second document est de 1912, et il a la saveur amère des choses vécues. Il s'agit d'un arrêté du gouverneur général, pris à Alger le 29 août 1912, portant déclaration d'infection phylloxérique dans le département d'Oran. Suit la liste des vignobles contaminés, et parmi eux : « Pradel (Philippe), commune de Tiaret (plein exercice), lieu dit "Vigne Pradel". » Ainsi la famille possédait-elle, aux portes de Tiaret, une vigne assez notable pour que le lieu-dit portât son nom : la Vigne Pradel. Et cette vigne fut frappée par le phylloxéra, ce puceron venu d'Amérique qui, après avoir ravagé les vignobles de France, y compris ceux du Tarn natal, franchit la Méditerranée et atteignit l'Oranie. Il y a une ironie cruelle dans cette page : la famille avait fui un pays où les gelées tuaient les vignes ; le fléau la rattrapa sur les Hauts Plateaux, sous un autre nom.
Un doute subsiste, qu'il faut signaler : le « Pradel (Philippe) » de 1909 et de 1912 peut désigner Philippe I lui-même (il a alors 57 puis 60 ans, et il est propriétaire-cultivateur) ou déjà son fils Philippe II (né en 1881). L'usage administratif, qui nomme le chef d'exploitation, plaide plutôt pour le père. Mais que ce soit l'un ou l'autre, le fait demeure : un lieu-dit de la commune de Tiaret portait, en 1912, le nom de la famille — la trace la plus durable qu'un colon pût laisser sur une terre.

IV. La descendance : Philippe II, la veuve, et l'après
Philippe II (1881-1922), sapeur du Génie pendant la Grande Guerre, reprend une partie des affaires paternelles. Il meurt le 24 août 1922 à Saint-Eugène (Bologhine), à quarante et un ans — la mention « 4 août 1962 » portée sur sa fiche matricule se rapporte très probablement à un homonyme, cinq pièces concordantes (faire-part d'août 1922, obsèques, éloge funèbre de Jacques en 1923 « Philippe Pradel fils, décédé le 24 août 1922 », annonces légales de 1924 nommant sa veuve, faire-part de sa mère en 1931) établissant la mort en 1922. Adélaïde Faurie, veuve de Philippe I, lui survit dix ans (elle meurt en 1931). Autour d'eux, la fratrie des huit enfants de Philippe I essaime : par la fille Adélaïde, qui épouse un Gaubert, naissent les lignées Gaubert ; par les autres branches viendront les Nauny, puis les Morette. La « branche Philippe », longtemps réduite à « la moins documentée », se révèle ainsi, une fois les registres et la presse dépouillés, la plus étendue des trois par le nombre de descendants vivants.
V. Réhabilitation
La figure de Philippe I mérite d'être réhabilitée, car la chronique familiale, tout entière tournée vers les branches Jacques et Louis, l'avait laissée dans l'ombre. Or c'est peut-être lui, le cadet, qui joua le rôle le plus stratégique de sa génération. Resté aux fermes pendant que ses aînés servaient sous les drapeaux, il assura la continuité de l'exploitation dans les années critiques de 1870-71. Devenu ensuite un homme habile, proche de l'administration coloniale, il sut négocier l'attribution de terres — celles d'Oued-Lili — qui feraient la fortune de la branche de son neveu. Il possédait une batteuse et louait ses services au canton, ce qui suppose un capital et un sens des affaires. Il siégeait au conseil municipal de Tiaret et tenait, rue des Girondins, un commerce de vin de Trézel. Et il eut huit enfants, dont la descendance (par sa fille Adélaïde mariée à un Gaubert, puis par les Nauny, et par la lignée des Philippe successifs jusqu'aux Morette) s'étend aujourd'hui largement. Longtemps réduit à « la branche la moins documentée », Philippe I apparaît, à la lumière des recherches récentes, comme un pivot discret de toute l'histoire familiale : celui dont l'entregent bâtit, en coulisses, une partie de la fortune commune.
Sources : Fiche matricule classe 1872 matricule 254 (ANOM) ; Bulletin officiel du Gouvernement général de l'Algérie, arrêtés de 1909 et 1912 (BnF Gallica) ; L'Écho d'Oran, Le Réveil républicain de Tiaret, La Dépêche algérienne, 1892-1921 (BnF Gallica) ; Mémoire de la branche Pradel-Mage ; état civil de Tiaret et de Saint-Eugène ; arbre Geneanet pnauny.
Documents et photographies — Cartes, actes et fac-similés — Philippe I et Philippe II