« Être enraciné dans une terre sans en être le maître. » — la condition des paysans du Tarn.
Le nom, et le pays
Un patronyme est une adresse avant d'en être une identité. Celui des Pradel vient des mots mêmes de la terre : du latin pratum, le pré, et de son diminutif pratellum, l'occitan a tiré pradel, ces petites prairies encloses que l'on gardait au flanc des collines pour le foin de l'hiver. Avant d'être un nom, Pradel fut un lieu — une parcelle d'herbe, une ressource. Que la famille ait pris le nom de cette parcelle en dit long sur ce qu'elle était : des gens de la terre, définis par elle.
Le pays où ce nom s'enracine est l'Albigeois, cette portion du Tarn où le fleuve creuse ses gorges entre Albi et les contreforts du Massif central. Ambialet, le bourg autour duquel gravite notre histoire, en est l'un des lieux les plus saisissants : le Tarn y décrit une boucle presque fermée autour d'un éperon rocheux, si étroite qu'un isthme de quelques dizaines de mètres sépare les deux bras du fleuve. Au sommet, une église romane et les vestiges d'un prieuré ; en contrebas, les terrasses agricoles. On y cultive la vigne, le seigle et le châtaignier — « l'arbre à pain » du Ségala —, on élève quelques brebis, et l'on vit, pour l'immense majorité, sous le statut de métayer.
C'est un monde de subsistance étroite, réglé par les saisons et par la rareté, où une mauvaise récolte peut signifier la faim — on garde encore le souvenir de « l'année sans été » de 1816. On y parle l'occitan autant que le français ; les mariages se nouent dans un rayon de quelques kilomètres, entre familles qui se connaissent depuis des générations : Pradel, Valat, Capel, Roques, Falcou, Mage. Tout le canton forme une vaste parentèle où l'on est toujours, de près ou de loin, le cousin de quelqu'un. Cette endogamie villageoise franchira la Méditerranée : c'est encore entre familles « du pays » que les Pradel se marieront en Oranie.


Cinq générations à Laussarié
La plus ancienne trace assurée de la lignée remonte à la fin du XVIIe siècle. Jean Pradel, inhumé le 13 janvier 1755 dans la paroisse de Saint-Barthélemy du Truel, sur la commune de Curvalle, se voit attribuer par l'acte « environ quatre-vingts ans » — soit une naissance vers 1675, sous le règne de Louis XIV. Il vivait au hameau d'Espinassolles, métayer ; son épouse Anne Bages, née en 1679, est la plus ancienne aïeule identifiée de la famille. Ces deux noms sont le seuil au-delà duquel la mémoire écrite se perd.
De ce couple descend une chaîne de métayers que l'on peut suivre de génération en génération, comme les anneaux d'une même chaîne accrochée à la même terre. Jean Pradel (1714-1789) épouse Catherine Jammé et s'établit à Laussarié, hameau de la commune d'Ambialet qui deviendra le berceau de la famille. Son fils Jean-Pierre (vers 1740-1805) épouse vers 1770 Magdeleine Roques, d'une famille voisine rattachée à l'église Notre-Dame de Bonneval. De leur union naît Barthélemy Pradel (1781-1845), qui perpétue la lignée en épousant Marie Capel — le père de Jean-Jacques. De Jean Pradel, né vers 1675 sous Louis XIV, à Jean-Jacques, né en 1813 sous Napoléon, ce sont cinq générations et près de cent quarante ans passés sur les mêmes collines, entre Curvalle, Paulin, Alban, Bellegarde et Teillet.
Une mise en garde s'impose sur cette chaîne ancestrale. Au-delà de 1745, le lien entre Jean-Pierre et le Jean Pradel d'Espinassolles mort en 1755 n'est établi par aucun acte que nous ayons pu consulter : il repose sur la reconstitution du « Mémoire de la branche Pradel-Mage ». Un arbre du canton nomme d'ailleurs les parents de Jean-Pierre « Jean Pradel et Catherine Soutadé » là où d'autres donnent « Catherine Jammé ». Ce n'est pas une raison d'écarter cette ascendance, c'en est une de la signaler : au-delà de 1745, notre lignée demeure une hypothèse solide, non une certitude documentée.
Métayer : cultiver la terre d'un autre
Le statut de métayer, qui définit la famille sur au moins cinq générations, est une condition ambiguë : ni ouvrier agricole sans terre, ni propriétaire, le métayer cultive le bien d'un maître et en partage les fruits — le plus souvent par moitié, ce qu'on appelait cultiver « à demi-fruits » —, mais il n'en possède rien. Toute la lignée vit à Laussarié dans une économie d'autosubsistance : seigle, blé, maïs, légumes du jardin, un peu de vigne de table, un petit élevage de brebis et de volailles. On produit d'abord pour se nourrir ; le peu qui reste se vend ou se troque au marché.
La vie du métayer est suspendue à trois aléas : le climat, la volonté du propriétaire, et l'endettement. La Révolution de 1789 traverse ce monde sans le renverser : l'abolition des corvées, des banalités et de la dîme allège un peu le fardeau, mais elle ne fait pas d'un métayer un propriétaire. Cette insécurité foncière, éprouvée pendant plus d'un siècle, est la clé du grand départ de 1856 — et un document, retrouvé dans la presse d'Albi, en donne la preuve éclatante.
Jean-Jacques : la naissance de 1813
Jean-Jacques Pradel, Jacques I dans la nomenclature familiale, naît à Ambialet le 21 août 1813. La date n'est pas anodine : la France est alors à l'apogée puis au déclin de l'Empire napoléonien ; quelques mois plus tard viendront la campagne de France, la chute de l'Empereur, la Restauration. L'enfant grandira sous quatre régimes successifs — Restauration, monarchie de Juillet, Deuxième République, Second Empire — sans que rien, à Laussarié, ne change vraiment du rythme des saisons. Sa naissance est déclarée par son père Barthélemy, métayer, accompagné du cultivateur Étienne Lacroux : deux hommes de la terre attestant devant l'état civil la venue d'un troisième.
Il grandit à Laussarié, dans une maison modeste dont la mémoire familiale a gardé l'image : une grande table, un feu de bois, des ustensiles d'étain. Il apprend tôt les deux savoir-faire qui le suivront toute sa vie : le travail de la terre, et celui du bois — car pour arrondir les maigres récoltes, il se fait aussi menuisier, un talent qui, transposé en Algérie, fera de lui un roulier capable d'entretenir sa propre charrette.
La ferme de Laussarié
Annonces judiciaires 1838 · Inventaire « Article premier » · Débiteurs et créanciers · Chronique régionale, 17 septembre 1885
Annonces judiciaires 1838
Le 28 février 1838, un an avant le mariage de Jean-Jacques, le Journal du Tarn publie l'extrait d'une saisie immobilière visant la métairie de Laussarié — celle-là même que la famille exploite. Des créanciers — le négociant Jean Biron aîné, puis Louis Gravier, de Gaillac, avec l'avocat Séverin Gravier — poursuivent la ruine d'une famille de propriétaires, les Bermond-Villeneuve (Casimir, Alexandrine épouse Calmels) et Adélaïde Cambiaire, de la commune de Saint-André, dont les biens sont vendus aux enchères après un arrêt de la Cour royale de Toulouse du 20 janvier 1838. Mise à prix : 12 000 francs. Parmi les lots énumérés, celui-ci :

Réf. : Journal du Tarn, 28 février 1838, rubrique « Annonces judiciaires », colonne 1. Archives départementales du Tarn, presse locale, cote PER 4.
« Biens situés dans la commune d'Ambialet, jouis et cultivés à demi-fruits par Barthélemy Pradel, colon, habitant à Laussarié. — MÉTAIRIE DE LAUSSARIÉ. »
— Extrait de saisie immobilière, presse judiciaire du Tarn, 1838.
Débiteurs et créanciers

Réf. : Journal du Tarn, 28 février 1838, suite de l'annonce de saisie immobilière (nomenclature des débiteurs). Arrêt de la Cour royale de Toulouse, 20 janvier 1838. Archives départementales du Tarn, cote PER 4.
Inventaire « Article premier »
L'acte détaille ensuite les biens avec la minutie froide de la justice — huit articles, dont voici les principaux : une maison d'habitation et ses dépendances ; une pièce de terre labourable de dix-neuf arpents vingt perches ; une châtaigneraie de 96 perches ; une nogarède (plantation de noyers) à la rivière de Trieus ; un pré et pâturage de 3 arpents 4 perches ; un bois taillis et brugas au lieu-dit Caulade ; enfin un verger. Les Bermond-Villeneuve possédaient d'ailleurs plusieurs métairies dans la commune, chacune confiée à une famille — la voisine, saisie dans le même acte, était cultivée par les Roustit.

Réf. : Journal du Tarn, 28 février 1838, « Article premier — Métairie de Laussarié » ; annonce republiée le 23 mars 1839 dans les mêmes termes. Archives départementales du Tarn, cote PER 4.
Barthélemy Pradel n'est dans cette affaire qu'un occupant exploitant : ce n'est pas sa dette, mais il en subit les conséquences, car la terre qu'il travaille peut lui être arrachée du jour au lendemain. L'annonce fut d'ailleurs republiée le 23 mars 1839, presque un an jour pour jour plus tard, dans les mêmes termes — deux mois avant le mariage de son fils. Jean-Jacques a fondé son foyer sous la menace immédiate de voir la terre nourricière vendue aux enchères. Barthélemy mourra en 1845 à Alban, sans avoir jamais possédé le sol qu'il travaillait. On comprend, treize ans plus tard, sa décision de tout quitter pour une terre qui serait enfin la sienne — et l'acharnement de ses fils, en Algérie, à devenir non plus métayers mais propriétaires.
Chronique régionale, 17 septembre 1885
Laussarié n'était pas qu'un nom sur un bail : c'était un hameau vivant, avec sa fête votive. Un fait divers de septembre 1885, rapporté par la presse albigeoise, en donne une image inattendue :
« Dimanche, vers trois heures de l'après-midi, le sieur Basile Constans, âgé de 40 ans, domicilié à Cunac, s'était rendu à Laussarié, commune d'Ambialet, chez un de ses parents, pour y célébrer la fête votive. Après dîner, avant de se rendre au village, on fut à l'écurie donner à manger aux chevaux ; le cheval de Constans, impatient d'avoir sa ration, se mit à ruer et envoya un coup de pied au malheureux Constans, qui fut atteint à l'abdomen. Malgré les soins les plus empressés, Constans mourut le lendemain matin. »
— Chronique régionale, d'après le Patriote albigeois, 17 septembre 1885.

Réf. : Le Patriote albigeois, 17 septembre 1885, rubrique « Chronique régionale — Tarn ». Archives départementales du Tarn, presse locale, cote PER 12.
On y apprend l'essentiel sans le chercher : Laussarié avait sa fête patronale, assez importante pour qu'on vînt de Cunac, à une dizaine de kilomètres, y retrouver « un de ses parents ». C'est le même monde de hameaux et de parentèles que les Pradel emporteront avec eux en Algérie — jusqu'à la charrette, les chevaux et l'écurie.
Le mariage de 1839 : Jeanne-Marie Valat
Le 25 mai 1839, à Teillet, Jean-Jacques Pradel épouse Jeanne-Marie Valat. L'acte, conservé aux Archives départementales du Tarn (cote 4 E 295/2, page 53, acte n° 4), livre plusieurs détails précieux. Jean-Jacques, « jeune soldat disponible de la classe 1833 », dut obtenir une autorisation spéciale du ministre de la Guerre, transmise au maréchal de camp, pour se marier : à vingt-cinq ans, il est encore, formellement, à la disposition de l'armée. Les témoins — l'instituteur Jean Babas (quarante ans), le menuisier Jean Marc (trente-quatre ans) et deux cultivateurs — dessinent le petit monde d'un mariage villageois, où l'on convoque le lettré, l'artisan et les voisins.
La mariée est née le 6 juillet 1815 à Paulin, au lieu-dit la Favarié, fille de Jean-Louis Valat (1787-1834) et de Catherine Clerc. On la surnommera toute sa vie « Marie » ou « Mariette », au point que, des années plus tard, l'acte de mariage de sa propre fille Virginie la prénommera « Mariette » tout court, brouillant les pistes pour les généalogistes. Elle a vingt-trois ans au mariage, lui vingt-cinq ; tous deux sont cultivateurs.
De cette union naîtront neuf enfants dont la trace subsiste : huit dans le Tarn, entre 1840 et 1855, le neuvième en Algérie, en 1857. Jeanne-Marie les élèvera dans l'espace exigu d'une maison de métayer, tenant le foyer « avec rigueur », dit la mémoire familiale. Elle survivra à son mari de seize ans, verra se marier tous ses enfants, et mourra à Tiaret en 1889, à soixante-quatorze ans — une longévité remarquable pour une femme qui avait porté neuf enfants, traversé la Méditerranée et enterré deux des siens au bord d'une piste.
La fratrie oubliée : Marie et Marguerite
Barthélemy Pradel et Marie Capel, mariés en 1804, eurent en réalité sept enfants : Marianne (1806), Marie (1808 ou 1809), Marguerite (1811), Jean-Jacques (1813), Barthélemy (1816), Victoire (1819-1823) et Jean-Louis (1823, mort la même année). Deux enfants morts en bas âge, cinq survivants. Deux sœurs, longtemps oubliées de la mémoire familiale, méritent d'être nommées.
Marie Pradel (1809-1869) fit un mariage qui illustre jusqu'à la caricature l'endogamie du canton : elle épousa en 1831 un autre Pradel, Antoine Pradel (1803-1870), fils de Jacques Pradel et d'Élisabeth Vézes, issu d'une troisième souche Pradel du pays, distincte de la nôtre comme de celle de Paulinet. Une Pradel épousant un Pradel : dans ces villages où le même patronyme désignait plusieurs familles sans parenté connue, la chose n'avait rien de scandaleux, mais elle dit assez combien le nom était répandu. De ce couple naquirent notamment Barthélémy Pradel (1835-1874) et Marie-Rosalie Pradel (1844-1870), laquelle épousa en 1869 un Louis Valat — le nom même de la belle-famille de Jean-Jacques.
Marguerite Pradel (vers 1810-1880) épousa un Baptiste Bardou. Aucune des deux sœurs ne semble avoir suivi la famille en Algérie : elles restèrent dans le Tarn, où leurs descendants se fondirent dans la parentèle locale des Pradel, Valat, Bardou et Capel.
Marianne, la sœur émigrée
Jean-Jacques n'était pas le seul enfant de Barthélemy et de Marie Capel à franchir la Méditerranée. Sa sœur aînée le fit avant lui, ou avec lui, et sa descendance devait revenir, un demi-siècle plus tard, se fondre dans la sienne par un mariage.
Marianne Pradel — Marie-Anne dans certains actes — naît le 9 septembre 1806 à Ambialet, aînée de la fratrie : elle a sept ans de plus que Jean-Jacques. Elle épouse Antoine Falcou, né en 1803, et le couple élève au moins quatre enfants, tous nés dans le Tarn : Antoine (vers 1831, Ambialet), Marie-Virginie (vers 1838, Alban), Rosalie (1841, Ambialet) et Jean-Célestin (vers 1844, Ambialet).
Une correction s'impose ici, et elle est de taille. La tradition familiale, reprise dans le « Mémoire de la branche Pradel-Mage », donnait Marianne pour morte en 1831. C'est impossible : elle a mis au monde Marie-Virginie en 1838, Rosalie en 1841 et Jean-Célestin vers 1844. L'erreur s'explique aisément — 1831 est l'année de naissance de son fils aîné Antoine, et la date a dû glisser d'une colonne à l'autre dans quelque relevé ancien. Il faut rendre à Marianne les années qu'on lui avait ôtées.
Les Falcou partent pour l'Algérie, comme les Pradel, comme les Mage, comme tant d'autres familles du canton. La traversée est nécessairement postérieure à 1844 et antérieure à 1862 : cette année-là, à Bellecôte (aujourd'hui Aïn Boudinar, département d'Oran), les registres d'état civil enregistrent coup sur coup deux mariages — celui de Marie-Virginie Falcou avec Jacques Denjean, et celui de sa sœur Rosalie Falcou avec Jean-Pierre Roustit. Ce nom de Roustit referme une boucle inattendue : c'est celui de la métairie voisine saisie en 1838, à Saint-André. Le voisinage de misère du Tarn se retrouve, un quart de siècle plus tard, dans une alliance d'Oranie.
Marie-Virginie Falcou — que l'on surnommera « La Clouque » — perdra successivement deux maris avant d'épouser en 1895, à Tiaret, son cousin germain Louis I Pradel, veuf lui aussi. Elle a alors cinquante-sept ans, lui quarante-sept. Ce n'est pas un hasard romanesque, mais une logique de clan : deux branches issues du même couple de Laussarié, parties séparément pour l'Algérie, se rejoignent au bout de soixante ans dans le lit d'un veuf de Tiaret. L'endogamie villageoise du Tarn avait franchi la mer et refermé le cercle.
La mort de Marianne elle-même n'est pas établie avec certitude. Une piste mérite d'être signalée : les registres d'Algérie mentionnent, à Oran en 1870, le décès d'une « PRADEL Anne, Marie ». Marianne, née en 1806, aurait alors soixante-quatre ans, et ses enfants étaient établis dans le département d'Oran. La coïncidence est troublante, sans être une preuve — l'acte n'a pas été consulté. C'est l'une des vérifications que ce livre lègue à qui voudra le poursuivre.
Les Mage, l'autre lignée d'Ambialet
Il faut, avant de quitter le Tarn, dire un mot d'une seconde famille : les Mage. Ils ne sont pas les ancêtres de Jean-Jacques, mais leur histoire court en parallèle de la sienne, et elle finira par la rejoindre. À quelques lacets du hameau de Laussarié, sur la rive gauche du Tarn, vit cette famille de métayers d'Ambialet, voisine des Pradel, parfois témoin à leurs mariages.
Le premier ancêtre certain est Jean Antoine Mage, né le 11 septembre 1780 à Ambialet, contemporain presque exact de la Révolution. Cultivateur, il épouse en 1800, sous le Consulat, Marguerite Cabot (1780-1832). De leur descendance émergent Jean-Jacques Mage (1811-1869), Jean-Pierre Mage (né en 1812), et surtout Pierre Antoine Mage (1817-1888), qui jouera le rôle décisif dans la migration. En 1849, à Mouzieys-Panens, il épouse Marie Rosalie Vabre (1826-1904), d'une famille paysanne du Ségala.
Vers 1855, la même rumeur qui gagne les Pradel gagne les Mage. Ils partent, mais plus tôt, et avec une destination fixée. Les registres fonciers de l'arrondissement de Mostaganem consignent leur arrivée avec précision : le 9 janvier 1856, à Aïn-Tédelès, village de colonisation du Dahra oranais, à une quarantaine de kilomètres de Mostaganem. La concession attribuée — cote ANOM 92 MM3 — donne une image concrète de ce qu'offrait alors l'administration : une maison portant le numéro 10, d'une surface de 600 m² ; un jardin potager n° 244, de 1 600 m² ; deux terres agricoles n° 471 bis et 646, d'une superficie totale d'environ 3,4 hectares. Modeste, mais c'est la propriété, ce que ni les Mage ni les Pradel n'avaient jamais eue en France.
Huit enfants naîtront aux Mage sur cette terre nouvelle. Parmi eux, Paul Marcel Mage (1862-1942), né à Aïn-Tédelès, illustre l'évolution de la génération suivante : après avoir goûté au travail des champs, il entre dans l'administration coloniale et devient facteur des postes à Tiaret, métier de service public qui lui assure un revenu régulier, un uniforme, une reconnaissance sociale que la seule agriculture n'aurait pas offerte. Le 6 octobre 1888, à Aïn-Tédelès, il épouse Maria Nogues (1870-1962) ; et de cette union naît, le 15 janvier 1889, Andréa Marcelle Mage.
Or Jean-Jacques Pradel, dans ses années de roulier, faisait halte à Aïn-Tédelès — un acte l'y atteste le 31 octobre 1857. Les deux familles d'Ambialet, séparées par une centaine de kilomètres de terre algérienne, ne cessèrent jamais de se fréquenter. Et en 1907, à Aïn-Tédelès, Andréa Marcelle Mage, dix-huit ans, épousera Louis II Pradel, petit-fils de Jean-Jacques : le voisinage tarnais, transplanté outre-Méditerranée, se refermera en alliance un demi-siècle après le départ.
Les autres Pradel du Tarn : la lignée de Paulinet
Une question se pose inévitablement à qui fouille les registres de l'Oranie : les Pradel que l'on y rencontre sont-ils tous des nôtres ? La réponse est non, et il importe de le dire, car la confusion a déjà produit des erreurs dans la mémoire familiale. Une seconde famille Pradel, originaire du Tarn elle aussi, a émigré en Algérie exactement à la même époque, et s'est établie à quelques lieues de la nôtre.
Son représentant est Jacques Pradel, né le 15 avril 1820 à Paulinet (autrefois Paulin), au lieu-dit le Lauzié, et mort à Oran le 3 mars 1877. Il est le fils d'Antoine Pradel (1780-1837) et de Catherine Lauque, arrière-petit-fils d'un Jean Pradel († entre 1762 et 1767) marié à Marie Calm. Comme les nôtres, ces Pradel-là étaient métayers ; comme les nôtres, ils partirent pour l'Oranie au milieu des années 1850. Jacques épouse à Sidi Chami, en 1856, Mariette Trouan (1834-1858), puis, la jeune femme morte, sa parente Mélanie Alexandrine Trouan (1839-1863), en 1862, dans le même village. De ces unions naissent Jean-Jacques (1856-1904), Charles (1858, mort la même année), Jean et Marie (1862).
Le lecteur aura sursauté : un Jacques Pradel du Tarn, émigré en Oranie dans les années 1850, dont le fils aîné s'appelle Jean-Jacques… Tout, dans cette autre famille, semble faire écho à la nôtre.
La lignée de Paulinet a pu être remontée jusqu'à un couple du XVIIe siècle : Antoine Pradel (vers 1670) et Elisabeth Pujol. Leur fils Jean Pradel, né vers 1694 au lieu-dit Margou, est métayer de Simon Durand ; il meurt à Paulinet le 30 novembre 1764. Or son mariage avec Marie Calm est célébré le 29 février 1724 dans une église bien précise : Saint-Barthélemy-du-Truel, à Curvalle — exactement la paroisse où repose notre plus ancien ancêtre connu, ce Jean Pradel né vers 1675 dont l'acte de sépulture de 1755 ouvre ce livre. Les deux souches ne sont donc pas seulement du même canton : elles sont de la même paroisse, et de la même génération. Antoine Pradel, né vers 1670, et Jean Pradel, né vers 1675, sont deux hommes du même nom, du même métier, de la même petite paroisse rurale, séparés de cinq ans. Qu'ils soient frères est, sinon certain, du moins hautement probable.
Si cette fraternité se confirme, la conclusion tombe d'elle-même : Jean-Jacques Pradel (1813) et Jacques Pradel de Paulinet (1820) seraient cousins au quatrième degré. Deux faits achèvent de rendre l'hypothèse séduisante. Le premier : Antoine Pradel (1780-1837), le père du Jacques de Paulinet, meurt au lieu-dit Le Lauzié, commune de Teillet — précisément la commune où Jean-Jacques Pradel était cultivateur, où il épousa Jeanne-Marie Valat en 1839. À la génération des pères, les deux branches étaient voisines. Le second : elles se marient dans les mêmes familles — un Jean Pradel de Paulinet épouse en 1753 une Marie Roustit, ce même nom qui reviendra à Bellecôte en 1862 par le mariage d'une petite-fille de Barthélemy Pradel.
Que manque-t-il pour conclure ? Un seul acte : celui qui donnerait les parents d'Antoine Pradel (vers 1670) ou ceux de notre Jean Pradel (vers 1675). On signalera, dans l'arbre de Michel Delmon, la présence d'un Jean Pradel né vers 1635, marié vers 1660 à Françoise Biou — un homme de la génération qu'il faudrait précisément pour être ce père commun, mais que nul n'a encore rattaché ni à l'une ni à l'autre branche.
Une conséquence pratique, enfin, et elle est importante. Les actes d'état civil algériens portant le nom de Pradel à Sidi Chami (les mariages Trouan de 1856 et 1862, les naissances et décès d'enfants) appartiennent à cette famille de Paulinet, et non à la nôtre. Il faut se garder de les lui attribuer. C'est probablement de cette confusion qu'est née l'idée, présente dans le « Mémoire de la branche Pradel-Mage », selon laquelle Souk el-Mitou aurait été « connu aussi sous le nom de Sidi Chami » : ce sont en réalité deux communes différentes du département d'Oran.
Pourquoi partir
Cette insécurité foncière, éprouvée pendant plus d'un siècle, est la clé psychologique de 1856 : quand l'Algérie promettra, non plus la moitié des fruits d'une terre d'autrui, mais la propriété d'une terre à soi, l'offre sera, pour un métayer, littéralement irrésistible. Les Pradel quittent le Tarn ; ils emportent leurs noms, leurs recettes et leurs alliances — et le souvenir précis de ce que c'est que de cultiver la terre d'un autre.
Sources : « Jean-Jacques Pradel et ses neuf enfants » (2026), chapitres 1 à 10 ; état civil d'Ambialet, Teillet, Paulin, Alban et Curvalle (AD Tarn) ; acte de mariage du 25 mai 1839, Teillet (cote 4 E 295/2) ; Journal du Tarn, n° 321 (28 février 1838), n° 397 (23 mars 1839), BnF Gallica ; état civil d'Aïn-Tédelès, Bellecôte / Aïn Boudinar et Tiaret (ANOM) ; Mémoire de la branche Pradel-Mage ; arbres Geneanet regis5, jcbruyere et rugbydel (Michel Delmon) ; chronique régionale, Patriote albigeois, 17 septembre 1885.