« La région de Tamda, douars Guertoufa et Torrich, partie nord. »
Bulletin officiel du Gouvernement général de l'Algérie, arrêté de 1908 fixant les sections de la commune de Tiaret.
Il est rare qu'un lieu-dit prenne le nom d'une famille : c'est pourtant le cas de Temda. Ce plateau caillouteux, à une vingtaine de kilomètres au nord de Tiaret, entre les douars de Guertoufa et de Torrich, était en 1868 une simple étendue de parcours de moutons. En 1908, quarante ans plus tard, l'administration coloniale l'inscrit dans le découpage officiel du canton, au même rang qu'un douar. Entre ces deux dates, une famille de métayers tarnais, arrivée sans terre en 1856, en avait fait la sienne, acte notarié après acte notarié. Cette page raconte, en un seul récit, la vie de son fondateur — Jacques II Pradel — puis l'ascension du domaine, la descendance, et la fin.
I. Sa vie : de Bellegarde au 4e Chasseurs d'Afrique
Jacques II, l'aîné des garçons, naît le 30 août 1846 à Bellegarde, dans la maison de la Barrière, canton de Villefranche-d'Albigeois. Il a neuf ans à la traversée, âge où l'on garde des souvenirs : c'est peut-être le seul des trois futurs fondateurs de branches à avoir gardé une mémoire personnelle du Tarn et du voyage. Sa vie d'adulte commence sous l'uniforme, et son parcours militaire mérite d'être replacé dans le drame national qui l'englobe.
Jacques II, cavalier au 4e régiment de Chasseurs d'Afrique, en selle pendant l'année terrible de 1870-1871, entre l'Algérie et la métropole.
Sa fiche matricule (classe 1866, matricule 280, bureau d'Oran) indique qu'il est incorporé au 4e régiment de Chasseurs d'Afrique le 17 décembre 1868, et nommé cavalier de 2e classe une semaine plus tard. Les Chasseurs d'Afrique étaient un corps de cavalerie légère prestigieux, recruté en partie parmi les colons, et dont la réputation d'audace était grande. Jacques y sert quatre ans et demi, jusqu'au 30 juin 1873, ce qui signifie qu'il était sous les drapeaux pendant toute la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Or son régiment appartenait à la division de cavalerie du général Margueritte, entrée dans la légende pour ses charges héroïques et sacrifiées à Sedan, le 1er septembre 1870 : celles qui arrachèrent au roi Guillaume de Prusse le fameux « Ah ! les braves gens ! » devant le courage inutile des cavaliers français lancés contre l'artillerie.
Jacques II fut-il de ces charges, ou resta-t-il avec les escadrons demeurés en Algérie ? La question n'est pas tranchée : la colonne « Campagnes » de sa fiche, encore à consulter dans son détail, seule pourra le dire. Car une partie du 4e Chasseurs d'Afrique fut effectivement rapatriée en métropole pour la guerre, tandis qu'une autre resta en Algérie, où elle eut fort à faire, l'insurrection de Mokrani embrasant le pays dès le début de 1871. Selon la réponse, Jacques aura connu soit les plaines de la Meuse et le désastre de Sedan, soit la répression de la grande révolte sur les terres mêmes où vivait sa famille. Dans les deux cas, il traversa l'une des années les plus tragiques du siècle. Réserviste, il sera nommé caporal le 5 septembre 1878 et fera une période d'exercices chez les zouaves en 1879.
Que ressentit Jacques II, jeune cavalier de vingt-quatre ans, pendant cette « année terrible » de 1870-1871 ? Les archives ne le disent pas, et il faut se garder de lui prêter des sentiments. Mais on peut au moins mesurer ce qu'il traversa. Si son escadron fut de ceux rapatriés en métropole, il connut la débâcle d'une armée impériale battue en quelques semaines, l'humiliation nationale, peut-être les charges sacrifiées de la cavalerie. S'il resta en Algérie, il fut de la répression d'une révolte qui embrasa le pays où vivait sa propre famille, où son père faillit périr. Dans les deux cas, il fit l'expérience précoce de la violence de l'histoire, cette violence qui, pour cette génération, n'était pas une abstraction lue dans les journaux, mais une chose vécue, à cheval, les armes à la main. Qu'il en soit revenu vivant, comme ses deux frères, pour épouser Candie Malaval et bâtir Temda, tient presque du miracle statistique : à chaque génération, la famille envoya des hommes à la guerre, et à chaque génération, tous revinrent. Cette chance obstinée (que la fiche matricule de Louis II, quatre ans au front en 14-18, confirmera encore) est l'un des fils rouges les plus frappants de l'histoire des Pradel.
Candie Malaval, le mariage aveyronnais
Rendu à la vie civile, Jacques II épouse le 12 février 1874, à Tiaret, Catherine « Candie » Malaval, née à Milhac (Aveyron) en 1856, une famille aveyronnaise qui, comme les Pradel, avait payé cher son émigration : une fille, Rosalie Malaval, était morte de dysenterie à l'hôpital militaire de Relizane en 1863. De cette union naissent plusieurs enfants, dont une première fille, Louise Candie, morte à quatre ans, puis Jacques III (1877), Julie, et deux autres. Candie meurt en 1916. Jacques II, incapable de vivre seul, fait scandale à Tiaret en prenant une gouvernante qui « meubla si bien sa solitude » que le vieil homme, en 1919, règle un partage anticipé de ses biens et part finir ses jours à Alger. Avec lui commence la branche que la mémoire appellera « la branche Jacques ».
II. L'ascension : Temda, Palat, un demi-siècle d'achats
L'œuvre de la vie de Jacques II est ailleurs que dans les enfants ou le service militaire : elle est dans le cadastre. De 1870 à 1913, patiemment, sans grand achat spectaculaire, il arrondit le domaine familial par une multitude de petites acquisitions de quelques hectares — le lopin du voisin qui renonce, l'échange qui regroupe deux parcelles éparses, l'arrondi qui fait tenir les terres d'un seul tenant. La méthode est celle d'une paysannerie devenue conquérante, qui applique à la constitution d'un domaine la même obstination méthodique qu'à la culture d'un champ. C'est lui qui transforme les premiers achats de son père en un véritable domaine, le socle sur lequel son fils Jacques III bâtira l'un des plus grands ensembles fonciers de la région. L'acte de donation-partage de 1919 en gardera la trace sur près de cinq cents pages : un demi-siècle d'achats consignés acte par acte, l'histoire d'une famille écrite dans le langage du cadastre.
Le domaine de Temda se constitua par petites touches. Non pas un grand achat spectaculaire, mais une multitude de petites acquisitions de quelques hectares, patiemment accumulées sur plus de quarante ans. Cette méthode (acheter le lopin du voisin qui renonce, échanger pour regrouper les parcelles éparses, arrondir peu à peu jusqu'à faire tenir les terres d'un seul bloc) est caractéristique de la manière Pradel : celle d'une paysannerie devenue conquérante. À la génération suivante, Jacques III portera Temda et les fermes voisines à près de 3 850 hectares — l'un des plus grands ensembles fonciers des Hauts Plateaux. Mais tout était parti de là : des premiers achats de Jean-Jacques en 1868, prolongés par le labeur têtu de Jacques II, cavalier revenu de la guerre et devenu, à force de petits actes notariés, l'un des grands propriétaires des Hauts Plateaux.


« Juments suitées de 4 ans… 1er prix, Pradel Jacques fils… Mulets du pays, 1er prix, Louis Pradel. »
Que Temda fût devenu, du vivant même de Jacques II, un lieu reconnu, les archives officielles le confirment. Le Bulletin officiel du Gouvernement général de l'Algérie, dans son arrêté de 1908 fixant les sections de la commune de Tiaret, énumère parmi elles : « Guertoufa, C., douar Bechtout, région de Tamda, douars Guertoufa et Torrich, partie nord ». La « région de Tamda », c'est-à-dire Temda, figure ainsi dans le découpage administratif officiel de la commune, au même rang qu'un douar ou qu'un village. Le domaine que Jean-Jacques avait commencé d'acheter en 1868 sur un plateau de cailloux, et que son fils avait patiemment agrandi, était devenu en quarante ans une entité géographique que l'administration coloniale nommait dans ses actes. Peu de familles de colons peuvent en dire autant : les Pradel avaient donné leur empreinte à la carte.

« La chasse est interdite dans les propriétés de M. Jacques PRADEL, situées à Tiaret, Palat et Temda. »
III. Ses enfants et sa descendance
De Candie Malaval, Jacques II eut plusieurs enfants. Une première Louise Candie, morte à quatre ans, ouvre la série des deuils ; puis viennent Jacques III (1877), Julie (qui épousera Cloître), Pierre dit Ferdinand, et Marcel (né en 1893, épouse Denise Gaubert). Quatre enfants survivants au moins figurent dans les actes de succession et les arbres consultés, et c'est par eux que se perpétue la « branche Jacques ».
Jacques III, l'ingénieur agronome de Temda
Jacques III, de son nom complet Jacques III Philippe Pradel (1877-1970), hérite du domaine et le transforme. Mobilisé en 1914 comme canonnier, muté au train des équipages comme conducteur de camion — compétence rare — il fait la guerre entre l'arrière et le front. Pendant ce temps, sa femme Rosalie Reynouard, épousée à Trézel après la remarque de son père (« nous prendrons celle-là », dit Jacques II en la voyant), tient seule les fermes ; grâce aux prêts de guerre, elle double le domaine. Au retour, Jacques III fait de Temda une exploitation moderne : plus de 2 000 hectares en trois fermes à Temda même, cinquantaine de juments poulinières, ateliers, écoles, chapelles pour les ouvriers algériens et européens. Rosalie meurt à Paris le 19 novembre 1976 ; Jacques III Philippe Pradel meurt à Saint-Piat (Eure-et-Loir) le 16 mai 1970.
Il est aussi un notable. Fondateur en 1928 de la Caisse régionale de crédit agricole mutuel de Tiaret, à l'origine en 1929 de la Société d'intérêt collectif agricole, initiateur en 1936 de la coopérative de blé, associé aux Langlois pour la caisse d'assurance « Tiaret Grêle ». Le premier de la famille à envoyer un fils, Jacques IV, faire ses études à l'école d'agriculture de Maison-Carrée pour en revenir ingénieur agronome. Sous son autorité, un avion — le « Foufoune » — atterrit à Temda, et l'un des Pradel traverse l'Afrique en 1934.
IV. La mort (1923) et la postérité
Candie meurt en 1916. Jacques II, incapable de vivre seul, s'installe à Alger après avoir réglé, en 1919, le partage anticipé de ses biens — cet acte-monument de cinq cents pages qui condense un demi-siècle d'acquisitions. Il meurt à Alger le 29 janvier 1923, et ses obsèques à Tiaret rassemblent une foule considérable ; la presse locale égrène à cette occasion la liste des deuils qui avaient déjà frappé la famille dans les années précédentes.

« … les obsèques de M. Pradel Jacques… Philippe Pradel père, décédé le 29 mars 1921 ; Louis Pradel, décédé le 9 juillet 1921 ; Mme Ducroté née Pradel… »
« Que nos enfants restent unis comme nous l'étions, car n'oublions pas que nos ancêtres étaient les créateurs de ce vieux Tiaret. » Éloge funèbre de Jacques II Pradel, L'Écho de Tiaret, 3 février 1923
La fin, en 1962
Trois générations tiennent Temda : Jacques II, Jacques III, Jacques IV. Un drame de 1937 endeuille la maison. La guerre d'Algérie fauche progressivement les certitudes. En 1962, comme toute la famille, les Pradel de Temda quittent le pays. Le domaine, ce demi-siècle d'achats notariés inscrits jusque dans les listes officielles du gouvernement général, revient à la terre des autres. Il reste, dans les papiers de famille, la donation-partage de 1919 : cinq cents pages d'actes qui racontent, mieux qu'aucun récit, comment un cavalier revenu de la guerre a bâti, en cinquante ans, un domaine que l'administration finit par nommer sur ses cartes.

Sources : fiche matricule classe 1866 matricule 280 (ANOM) ; donation-partage de 1919 (archives familiales) ; Bulletin officiel du Gouvernement général de l'Algérie, 1908 (BnF Gallica) ; L'Écho d'Oran, Le Sersou, L'Écho de Tiaret (BnF Gallica) ; arbres Geneanet ; Mémoire Pradel-Mage ; récit de Jean Pradel.
Documents et photographies — Cartes, actes et fac-similés — Jacques II, Jacques III