I. Louis I : naissance, guerre, ruine et ferme
Louis I naît le 21 décembre 1848 à Ambialet, au lieu-dit Laussarié, dans la maison même de ses ancêtres : il est, en un sens, le dernier des Pradel à naître sur la terre fondatrice. Il a sept ans à la traversée. Son parcours militaire est le plus dense et le plus dramatique des trois frères, car il le mena au cœur des deux guerres qui déchirèrent la France en 1870-1871 : la guerre étrangère et la guerre civile.
Louis I, jeune soldat du 92e régiment d'infanterie puis cuirassier, entre la guerre contre la Prusse et la répression de la Commune, en 1870-1871.
Appelé, Louis est incorporé au 92e régiment d'infanterie de ligne le 11 novembre 1869, à Oran (classe 1868, matricule 277). Sa fiche aligne trois campagnes en dix-huit mois. D'abord l'Afrique, du 11 novembre 1869 au 14 mars 1870. Puis, « contre l'Allemagne », du 6 octobre 1870 au 8 mars 1871 : entré en campagne après le désastre de Sedan et la chute de l'Empire, Louis combat donc dans les armées de la Défense nationale, ces armées de jeunes soldats et de mobiles que Gambetta leva à la hâte pour continuer la guerre après l'effondrement de l'armée impériale. Enfin, « à l'intérieur », au printemps 1871 : cette mention sèche recouvre les opérations de répression de la Commune de Paris. En six mois, Louis I aura donc fait la guerre à la Prusse puis à ses propres compatriotes insurgés, guerre étrangère et guerre civile avant d'avoir vingt-trois ans. Peu de destins résument aussi brutalement la tragédie de l'année terrible.
L'acte de mariage complet est conservé aux Archives nationales d'outre-mer (état civil d'Aïn-Tédelès, 1875) et consultable en ligne : acte de mariage sur le site de l'ANOM.
Le 26 avril 1872, il passe au 9e régiment de cuirassiers ; il est libéré le 30 juin 1874, puis accomplit les périodes du réserviste (1879, 1881) avant de passer dans la réserve territoriale en 1883. Rendu à la vie civile, il épouse en 1875, à Aïn-Tédelès, Marie Anna Mounier, née le 10 mai 1854 à Mostaganem, fille d'Augustin Mounier (un cultivateur venu de Tence, en Haute-Loire) et de Marie Denat : encore une famille du Massif central transplantée en Oranie. Trois enfants en naissent : Louis II (1878), Maurille Marius (1880) et Anna Hélène (1881). Vers 1884, la famille s'installe à Guertoufa, ce lieu que la mort d'un enfant avait, seize ans plus tôt, inscrit dans la mémoire familiale.
Guertoufa, 1885 : le dossier de concession

La ruine de 1891
La suite est un naufrage, que le « Mémoire de la branche Pradel-Mage » a documenté avec une honnêteté remarquable. Au printemps 1891, les fermes de la région de Tiaret sont dévastées par une invasion de sauterelles ; celle de Louis Pradel est explicitement citée par L'Écho d'Oran. À la fin de la même année, un jugement de saisie réelle met aux enchères 128 hectares appartenant aux époux Pradel : Louis I était donc devenu un grand propriétaire avant de sombrer, mais il sombre. La tradition familiale, qui le disait « joueur, alcoolique, peu travailleur », trouve dans cette saisie sa confirmation la plus directe.


Le divorce de 1894
« … attendu qu'il résulte d'une enquête de M. le Commissaire de Police de Tiaret que l'inconduite de la femme Pradel est notoire… que dans la nuit du 28 au 29 mars dernier, elle a été surprise par son mari en flagrant délit d'adultère en présence des gardiens de nuit ; qu'elle a elle-même avoué ce fait le même jour au Commissaire de Police… attendu que la demande se trouve ainsi justifiée conformément aux dispositions de l'article 229 du code civil… il y a lieu de lui retirer la garde de l'enfant issu du mariage et de le confier au demandeur. » (Transcription partielle.)
Puis la vie conjugale s'effondre : dans la nuit du 28 au 29 mars 1894, à Tiaret, Anna Maria est surprise en flagrant délit d'adultère. Le 7 mai 1894, Louis I, ruiné, est admis à l'assistance judiciaire ; le 6 septembre 1894, le tribunal de Mostaganem prononce le divorce aux torts exclusifs de l'épouse. Le Code civil de l'époque punissait durement l'adultère de la femme, une dissymétrie flagrante avec l'homme, qui ne disparaîtra du droit français qu'en 1975. Anna Maria, recueillie un temps par son frère à Orléansville, finira internée à l'asile de Pierrefeu-du-Var, où elle mourra seule le 11 décembre 1914, pendant que ses deux fils étaient au front. Louis II lui rendit visite en France, et garda toujours le silence sur cette visite.
Le jugement complet est une pièce judiciaire du tribunal de Mostaganem : il ne figure pas dans l'état civil numérisé de l'ANOM (qui ne couvre pas les archives des tribunaux) ; seul cet extrait nous est parvenu.
Le remariage de 1895 et la retraite à Trumelet
Le 7 novembre 1895, à Tiaret, Louis I se remarie, et ce remariage boucle une boucle commencée dans le Tarn. Il épouse en effet sa cousine germaine, Marie-Virginie Falcou, dite « La Clouque », née le 26 octobre 1838 à Alban, fille d'Antoine Falcou et de Marianne Pradel, cette Marianne étant la sœur aînée de Jean-Jacques, donc la tante de Louis. L'endogamie est explicite : on se marie dans la parenté, entre gens du même sang et du même pays. À cinquante-sept ans, deux fois veuve, « La Clouque » apporte au ménage ses biens propres et une expérience de gestionnaire ; l'arrangement protège les terres restantes et l'héritage du jeune Louis II, sans risque d'une nouvelle descendance. Le couple s'installe vers 1900 à Trumelet, au douar Ouled Bougheddou, au sud-est de Tiaret. Louis I y mène une vie discrète, cultivant ses quelques arpents, regardant grandir au loin l'empire agricole que bâtit son fils. Il meurt le 9 juillet 1921 à Tiaret, à soixante-douze ans, ne laissant que peu de choses, mais ayant transmis, par son fils Louis II, l'énergie qui fera de Diderot un domaine modèle. Avec lui commence « la branche Louis ».

Le destin de Louis I est le plus contrasté de toute la fratrie, et le plus instructif. Car il montre que la réussite coloniale n'avait rien d'automatique : on pouvait, comme lui, devenir un grand propriétaire, 128 hectares tout de même, puis tout perdre, ruiné par le jeu, la boisson et l'indolence, jusqu'à finir ses jours modestement sur quelques arpents à Trumelet. À côté de ses frères Jacques et Philippe, accumulateurs patients, Louis I est le dissipateur, celui qui gâche ce qu'il avait acquis. La chronique familiale, souvent portée à embellir, a eu ici l'honnêteté de conserver ce portrait peu flatteur, et le « Mémoire de la branche Pradel-Mage » l'a confirmé par les actes : la saisie de 1891, l'assistance judiciaire de 1894, ces preuves administratives d'une déchéance réelle. Il y a une forme de justice dans ce portrait sans complaisance : une famille qui ne retient que ses gloires ment sur elle-même. Les Pradel, en gardant la mémoire d'un Louis I faible et malheureux à côté de ses frères prospères, se sont montrés capables de se regarder en face. Et l'ironie de l'histoire veut que ce soit précisément de ce fils dissipateur que sortira, par Louis II, la branche de Diderot, l'une des plus prospères de toutes. Comme si l'énergie de la lignée, un instant égarée chez le père, avait resurgi intacte chez le fils.
La ferme de Louis I à Ouled-bou-Gheddou
Le domaine de Louis II n'est pas né de rien : son père, Louis I, avait déjà exploité une ferme dans la même région, au douar Ouled-bou-Gheddou, quelques kilomètres au nord de Diderot, avant sa ruine de 1891 puis son installation plus modeste à Trumelet. Un lieu-dit portant aujourd'hui encore ce nom, اولاد بوغدو (Ouled Bougdou), a pu être localisé avec précision : un article de presse algérien de 2023 cite noir sur blanc « Sidi Rabah, Kherba, Ouled Bougheddou, Dguidues » comme les périmètres agricoles ruraux de la daïra de Dahmouni (l'ancienne Trumelet), avec exactement cette orthographe. À 340 mètres de là se trouve un second lieu-dit, « Ouled Bougdou Abed », portant un nom de famille individuel : une indication que ce douar comptait plusieurs concessions ou fermes nommées séparément, dont celle des Pradel a pu faire partie.
II. Louis II et le domaine de Diderot
C'est dans ce contexte — le père ruiné, la mère écartée, la ferme perdue — que grandit Louis II. À seize ans, il voit le divorce prononcé. À dix-huit, il n'a plus qu'un nom et une énergie. Vingt ans plus tard, à Diderot, il aura reconstitué, à quelques kilomètres du douar où Louis I s'était installé pour finir ses jours, un domaine sans commune mesure avec ce qu'avait perdu son père. Le récit qui suit est celui de cette reconquête.
D'Oued-Lili à Diderot
Louis II Pradel naît à Tiaret en 1878, fils aîné de Louis I et d'Anna Maria Mounier. Il a seize ans quand ses parents divorcent en 1894. En 1907, à Aïn-Tédelès, il épouse Andréa Mage, dix-huit ans, petite-fille de Pierre Antoine Mage, ces voisins d'Ambialet arrivés en Algérie la même année que les Pradel, en 1856. Le couple s'installe à Oued-Lili, centre de colonisation créé en 1907, achevé en 1911 et agrandi en 1913, que le gouverneur général rebaptisera Diderot le 7 juillet 1913. La région, vallonnée et située à une altitude relativement basse de 600 mètres, était jusqu'en 1908 envahie d'une végétation parasitaire dense, servant surtout de grande halte pour les caravanes.
L'acquisition des terres, acte par acte (1907-1910)
Les archives départementales d'Oran conservent le dossier complet de constitution du domaine : un procès-verbal d'enquête administrative, daté du 21 avril 1910, dans lequel l'administrateur de la commune mixte de Tiaret, Lemoine Armand, consigne les déclarations de « M. Pradel Louis, propriétaire dans le douar-commune de Torrich ». Louis II s'y présente comme acquéreur de droits indivis rachetés à plusieurs propriétaires indigènes expropriés pour l'agrandissement du périmètre de colonisation d'Oued-Lili, 784 hectares 85 ares au total. Le détail des actes, tous passés devant Maître Vaugien, notaire à Tiaret, dresse une chronologie précise de la constitution du domaine :
| Date | Vendeur | Bien cédé |
|---|---|---|
| 5 mars 1907 | (acte antérieur mentionné en référence) | droits indivis, lots non précisés |
| 4 septembre 1907 | Hallouz Abdelkader ould Hadj Feghoul ould Hallouz | dix hectares indivis dans les lots nos 416, 418, 510, 512 et 513 |
| 26 et 29 octobre 1907 | Yamina bent Abed | droits indivis dans les mêmes lots (418, 416, 510, 512, 513) |
| 19 octobre 1908 | Mira bent Djilali, veuve de Marhoum ould Djilali | droits indivis dans le lot n° 422 |
| 11 juin 1909 | Hallouz Ahmed ould Hallouz (droits hérités de sa mère Hallouz Zerga bent el Hadj Foghoul ould Hallouz) | droits indivis dans les lots nos 416, 418, 510, 512 et 513 |
Un mois plus tard, le 23 mai 1910, l'administrateur de la commune mixte de Tiaret transmet le dossier au sous-préfet de Mostaganem avec un avis favorable à la demande de Louis Pradel : « Je ne vois, en ce qui me concerne, aucun inconvénient à ce qu'il soit donné satisfaction à ce propriétaire. Je pense, au contraire, qu'on éviterait ainsi toutes difficultés ultérieures avec lui. » C'est cette bande de terrain supplémentaire, obtenue par la négociation autant que par l'achat, qui vient arrondir les premiers 47 hectares en bordure des lots 427 et 510.
Il ne débute pratiquement de rien, avec 47 hectares totalement arides. Mais il fait preuve d'une ténacité, de connaissances en agriculture et d'une foi totale dans l'avenir qui lui permettent de réaliser, en moins de vingt ans, un travail considérable. Une grande partie de ses rendements enviables tient aux sélections judicieuses de graines qu'il pratique avec une attention scrupuleuse. Georgette naît en 1909, Simone en 1912, Louis III en 1913, tous à Diderot.
La guerre, et Andréa seule au domaine
Mobilisé dès les premiers jours d'août 1914, Louis II rejoint le 8e escadron du train des équipages comme chauffeur d'automobile : près de quatre ans de front, la plus longue campagne de tous les Pradel mobilisés. Pendant ce temps, Andréa prend seule la direction du domaine, continue son extension, poursuit le développement avec force et volonté. Rien ne la décourage, ni le manque de main-d'œuvre, ni les mille difficultés nées de la guerre. Un quatrième enfant naît en 1917 ; la naissance ne la détourne pas de son labeur. Elle lutte pied à pied contre une fièvre typhoïde et, à peine guérie, reprend son rôle à la tête de l'exploitation. Lorsque son fils Louis III guérit, contre toute attente, d'une méningite, Andréa fait construire une petite église dans le centre de Diderot en reconnaissance.
Louis II est démobilisé en 1918. Il continue d'investir, dote son domaine d'un matériel agricole moderne, aménage tous les points d'eau qu'il connaît et s'efforce d'en découvrir constamment de nouveaux : une source captée à 1500 mètres de la ferme permet l'irrigation de parcelles entières après avoir assuré l'alimentation du personnel et l'abreuvage des bêtes, à raison de 50 litres par seconde. Il devient adjoint au maire de Diderot, et en 1925 il est nommé chevalier du Mérite agricole.
Un domaine modèle
En 1930, la ferme s'étend sur près de 2500 hectares, presque totalement cultivés : 900 hectares de céréales, avec un rendement moyen de douze quintaux par hectare ; une réserve de gibier de 150 hectares, unique à l'époque dans le département d'Oran ; 45 hectares de plantations fruitières et forestières ; un vignoble de six hectares destiné à la consommation de la ferme ; soixante-dix têtes de bétail chevalin, ovin et bovin ; et quinze poulinières mettant bas chaque année dix à douze poulains. À cette époque, Louis II emploie plus d'une centaine d'ouvriers agricoles et plus de trente-six familles installées avec leurs khaïmas sur le domaine.
En comparaison, au même moment, son cousin Jacques II possédait plus de sept fermes totalisant 3850 hectares : deux échelles différentes de la même réussite coloniale, l'une concentrée en un seul domaine modèle, l'autre dispersée en plusieurs exploitations.
Louis II, notable de Diderot
La presse de Tiaret dessine, au fil des années 1910-1930, le portrait d'un homme de plus en plus en vue. Dès 1917, les avis de chasse publiés dans L'Écho d'Oran réservent à « M. Louis Pradel fils » les propriétés de Torrich et des Hallouyas Cheragas ; en 1924 et 1925, ils parlent simplement de « Monsieur Louis Pradel, à Diderot ». Le 14 décembre 1919, il est élu adjoint spécial de Diderot, avec 281 voix, aux côtés de Bernasconi (331) et Martin (327) ; il remerciera ses collègues « de la confiance qu'ils viennent de lui témoigner ». En 1925, sa fille Georgette se marie, et lui-même siège encore dans les bureaux et commissions du Réveil républicain en 1932 et 1934. Le 12 mai 1927, la naissance d'un fils, Henri, est annoncée dans L'Écho d'Oran : « Mme et M. Louis Pradel [...] de leur fils Henri » ; quelques mois plus tôt, le 17 novembre, les fiançailles d'un Mage à Diderot-Tiaret confirment que l'alliance entre les deux familles, nouée dès 1875 au mariage de Louis I et scellée en 1907 par celui de Louis II, continue de vivre dans la génération suivante.
« … MM. Tixier et Louis Pradel pour Oued-Lili… »
Documents et photographies — Louis II