« À chaque génération, la famille envoya des hommes à la guerre, et à chaque génération, tous revinrent. »
Deux générations de Pradel ont porté l'uniforme, et six fiches matricules retrouvées aux Archives nationales d'outre-mer permettent de suivre chacun d'eux presque jour par jour. La première génération — Jacques II, Louis I et Philippe I, les trois frères nés dans le Tarn et devenus colons à Tiaret — traverse la guerre de 1870-1871. La seconde — leurs fils Jacques III, Louis II et Philippe II, tous cultivateurs nés à Tiaret — fait la guerre de 1914-1918. Deux constantes remarquables : à chaque génération, tous reviennent vivants ; et à chaque génération, l'armée emploie ces paysans d'Algérie là où ils excellent — à cheval d'abord, au volant ensuite.
Servir : le service militaire et l'Armée d'Afrique
Les trois fils de Jean-Jacques ont en commun d'avoir porté l'uniforme, et l'on ne comprend pas leur jeunesse sans comprendre ce que le service militaire représentait pour des fils de colons. En Algérie, l'armée n'était pas une abstraction lointaine : elle était partout — elle avait conquis le pays, l'administrait par les Bureaux arabes, accueillait les émigrants au débarquement, distribuait les concessions, protégeait (ou non) les fermes isolées lors des révoltes. Servir sous les drapeaux était pour un jeune colon un rite de passage, une obligation incontournable, mais aussi une manière de s'affirmer citoyen français à part entière, sur une terre où cette citoyenneté était refusée à la majorité musulmane.
Les corps dans lesquels servirent les trois frères disent quelque chose de l'Armée d'Afrique de leur temps. Jacques II fut cavalier au 4e régiment de Chasseurs d'Afrique, cavalerie légère d'élite, symbole de la conquête. Louis I servit d'abord au 92e de ligne, puis passa aux cuirassiers, la grosse cavalerie de choc. Philippe I, enfin, fut zouave, cette infanterie à l'uniforme oriental devenue l'emblème même de l'Armée d'Afrique. Chasseurs, cuirassiers, zouaves : à eux trois, les fils de Jean-Jacques ont porté l'uniforme des trois grandes figures militaires de l'Algérie française — et leur service eut lieu dans un moment particulier, celui de la catastrophe de 1870-1871.
1870-1871 : les trois frères
Jacques II, cavalier au 4e Chasseurs d'Afrique
Classe 1866, matricule 280. L'aîné (né en 1846 à Bellegarde) est incorporé le 17 décembre 1868, cavalier de 2e classe une semaine plus tard. Il sert quatre ans et demi, jusqu'au 30 juin 1873 : toute la guerre de 1870-1871 se déroule pendant son service. Son régiment appartenait à la division Margueritte, célèbre pour ses charges héroïques à Sedan le 1er septembre 1870 — celles du « Ah ! les braves gens ! » de Guillaume de Prusse. Mais une partie des escadrons resta en Algérie, bientôt embrasée par l'insurrection de Mokrani en 1871 : la colonne « Campagnes » de sa fiche, encore à consulter, dira de quel côté de la Méditerranée Jacques a servi. Réserviste, il est nommé caporal en 1878 et fait une période chez les zouaves en 1879.
Louis I, du 92e de ligne à la Commune
Classe 1868, matricule 277. Louis (né en 1848 à Ambialet) est appelé au 92e régiment d'infanterie de ligne le 11 novembre 1869. Sa fiche aligne trois campagnes en dix-huit mois : en Afrique (nov. 1869 - mars 1870) ; contre l'Allemagne (oct. 1870 - mars 1871) ; à l'intérieur (printemps 1871). Engagé après Sedan, il combat dans les armées de la Défense nationale levées par Gambetta pour poursuivre la guerre après la chute de l'Empire, puis participe, « à l'intérieur », aux opérations contre la Commune. Guerre étrangère et guerre civile avant vingt-trois ans. Le 26 avril 1872, il passe au 9e régiment de cuirassiers ; libéré le 30 juin 1874, périodes en 1879 et 1881, réserve territoriale en 1883 au 2e Chasseurs d'Afrique.
Philippe I, zouave de la classe 1872
Matricule 254. Le cadet (né en 1852 à Ambialet) avait 18 ans en 1870 : trop jeune. C'est lui qui reste aux fermes pendant que ses frères servent — au moment même où le père, Jacques I, échappe de peu au massacre d'un convoi attaqué entre Relizane et Tiaret lors des troubles de 1871. Philippe fait ensuite son service dans les zouaves (zouave le 1er janvier 1876), l'unité emblématique des colons, avec des périodes d'exercices dans les années 1880. Service de paix — mais la génération suivante de sa branche connaîtra le feu plus longtemps que toutes les autres.
1914-1918 : les fils
Août 1914 : la mobilisation générale rappelle trois cousins germains, cultivateurs à Tiaret, Palat et Diderot — 37, 36 et 33 ans. Leurs guerres sont différentes, mais se ressemblent sur un point : l'agriculture algérienne étant vitale pour le ravitaillement, l'armée les balance sans cesse entre le front et les moissons.
Jacques III, l'artilleur devenu conducteur
Classe 1897, matricule 821. Fils de Jacques II. Canonnier de formation (12e régiment d'artillerie, 1898-1899), il arrive au 6e groupe d'artillerie à pied le 3 août 1914. Sa fiche déroule un parcours mouvementé : 7e groupe d'artillerie à pied, dépôt du 1er zouaves fin 1914, transfert en métropole en 1916, sursis d'appel agricole, puis le train des équipages — 20e escadron fin 1917, 8e escadron le 31 octobre 1918. Campagnes : intérieur (Algérie) août 1914 - mai 1916, intérieur jusqu'en octobre 1917, aux armées du 16 octobre 1917 au 15 février 1919. Il savait conduire et réparer un camion — compétence rare — et fit les norias de ravitaillement entre l'arrière et le front. Pendant ce temps, sa femme Rosalie tenait seule les fermes et, prêts de guerre aidant, doublait le domaine.
Louis II, quatre ans aux armées, au volant
Classe 1898, matricule 899. Fils de Louis I. Artilleur (12e RA, 1899-1900), il est mobilisé le 2 août 1914 au 6e groupe d'artillerie à pied et passe dès janvier 1915 au 8e escadron du train des équipages « comme chauffeur d'automobile ». Ses campagnes sont les plus longues de la famille : aux armées du 4 janvier 1915 au 22 novembre 1918 — près de quatre ans de front français au volant des convois —, puis congé illimité le 11 février 1919, où il « se retire à Diderot, commune mixte de Tiaret ». Dégagé de toutes obligations le 10 novembre 1927. Pendant ces quatre ans, sa femme Andréa dirigea seule le domaine du Torrich. Sa fiche porte une curiosité : elle est indexée « Iradel » dans la base ANOM, le P cursif ayant été mal lu — c'est ce qui l'a rendue si difficile à retrouver. Son frère Maurille Marius (classe 1900, matricule 656) fut lui aussi mobilisé et partit au front dès 1914.
Maurille Marius, le frère de Louis II
Classe 1900, matricule 656. Fils de Louis I et frère cadet de Louis II. Né le 10 février 1880 à Baraet (Tiaret). Cordonnier de métier, il est mobilisé au 18e régiment d'infanterie le 2 août 1914, puis passe dans l'artillerie de campagne. Sa fiche déroule un parcours de quatre ans aux armées : 9e régiment d'artillerie de campagne, 11e régiment d'artillerie, 6e groupe d'artillerie, avant de rejoindre le corps d'occupation en Allemagne. Démobilisé en 1919, il rentre en Algérie et s'établit comme cordonnier à Baraet.
Philippe II, le sapeur du Génie
Classe 1901, matricule 708. Fils de Philippe I. Sapeur-mineur de formation (Génie, 1902-1903), il est rappelé le 2 août 1914, rejoint le 19e bataillon du Génie le 5 août et part immédiatement pour la France : campagne contre l'Allemagne du 5 août 1914 à décembre 1917. Passé au 2e régiment du Génie à Montpellier en novembre 1915, promu sous-officier en 1916, puis au 6e régiment du Génie en août 1917. À l'automne 1917, l'armée le renvoie aux champs : sursis d'appel « au titre de l'agriculture, comme entrepreneur de battages à Tiaret » — il possédait la batteuse et battait les récoltes du canton. Démobilisé le 19 février 1919. Philippe II est décédé le 24 août 1922, à Saint-Eugène (Bologhine), à quarante et un ans. La mention « 4 août 1962 » portée sur sa fiche matricule se rapporte très probablement à un homonyme : cinq pièces concordantes (faire-part d'août 1922, obsèques, éloge funèbre de Jacques en 1923 « Philippe Pradel fils, décédé le 24 août 1922 », annonces légales de 1924 nommant sa veuve, faire-part de sa mère en 1931) établissent la mort en 1922.
Le prix payé
Tous les mobilisés Pradel de 14-18 sont revenus. La famille élargie paya pourtant son tribut : Félicien (classe 1907, matricule 2722), tombé en 1915 ; Louis Reynouard et son jumeau Charles, frères de Rosalie, ce dernier tué près de Verdun ; l'ami Antoine Seiller en 1917. Et derrière chaque mobilisé, une femme tint les terres quatre ans durant : Rosalie à Tiaret, Andréa à Diderot — leurs guerres à elles ne figurent sur aucune fiche matricule.
Récapitulatif
| Soldat | Classe / matricule | Unités principales | Campagnes |
|---|---|---|---|
| Jacques II (1846) | 1866 / 280 | 4e Chasseurs d'Afrique | 1870-71 (Sedan ou Algérie) |
| Louis I (1848) | 1868 / 277 | 92e de ligne, puis 9e cuirassiers | Afrique 1869-70 ; Allemagne oct. 1870 - mars 1871 ; intérieur (Commune) 1871 |
| Philippe I (1852) | 1872 / 254 | Zouaves (1876) | Service de paix |
| Jacques III (1877) | 1897 / 821 | 6e et 7e gr. d'artillerie ; 20e puis 8e escadron du train | Algérie 1914-16 ; intérieur 1916-17 ; aux armées oct. 1917 - févr. 1919 |
| Louis II (1878) | 1898 / 899 | 6e gr. d'art. ; 8e escadron du train (chauffeur) | Aux armées janv. 1915 - nov. 1918 |
| Maurille Marius (1880) | 1900 / 656 | (fiche à consulter) | Au front dès 1914 |
| Philippe II (1881) | 1901 / 708 | 19e bataillon, 2e et 6e régiments du Génie | Contre l'Allemagne août 1914 - déc. 1917 ; démobilisé févr. 1919 |
| Félicien (1887) | 1907 / 2722 | (à rechercher — Mémoire des hommes) | Mort pour la France en 1915 |
Pour consulter les fiches : base « Registres matricules militaires » des ANOM (anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/regmatmil), nom « Pradel » — et « Iradel » pour Louis II —, territoire Algérie. Les registres de Mémoire des hommes ne couvrent pas les citoyens français d'Algérie, exclusivement conservés aux ANOM.