Biographie · Veuve à vingt-trois ans

Rosalie

Teillet, vers oct. 1845 – ?

Rosalie naît vers le 15 octobre 1845 à Teillet ; elle a une dizaine d'années à la traversée. Sa vie est peut-être la plus emblématique de toutes de la trajectoire familiale, car elle en épouse exactement la géographie : mariée sur le littoral, veuve, remariée sur les Hauts Plateaux. Le 6 février 1864, à Souk el-Mitou même, sur la concession familiale, dont c'est l'une des rares traces d'état civil, elle épouse à dix-huit ans Hilaire Benjamin Doyard, né en 1840. C'est la première union contractée en terre algérienne dans la lignée Pradel : un événement fondateur, le signe que la famille, cinq ans après son arrivée, commençait à faire souche. De ce premier mariage naissent deux enfants, dont Émile Benjamin Doyard (1865-1917).

Le mariage de Rosalie, dix-huit ans, avec Benjamin Doyard à Souk el-Mitou en 1864, première union de la lignée Pradel célébrée en terre algérienne.

Mais Benjamin Doyard meurt avant 1869, et Rosalie se retrouve veuve avant même ses vingt-cinq ans. Le 18 novembre 1869, à Tiaret, la famille vient de monter sur les Hauts Plateaux, elle se remarie avec Étienne Joseph Bocquel, né en 1835. De cette seconde union naissent six enfants : Augustine (1870-1871, morte au berceau), Émilie Laurence (1872-1941), Étienne (1875-1923), Eugène (1877), Louis (1880) et Lucien (1884-1963). Huit enfants au total, deux maris, deux villages, deux mondes : la vie de Rosalie est un condensé de la condition des femmes de colons, où le veuvage précoce et le remariage rapide étaient la règle, où l'on enfantait sans relâche et où l'on enterrait souvent, et où la survie du foyer dépendait de la capacité à se remarier vite.

La date de la mort de Rosalie reste inconnue : c'est l'une des lacunes que seule l'exploration de l'état civil de Tiaret pourra combler. Mais deux de ses lignes se prolongent jusqu'à nous : par les Doyard (via sa fille Marie, mariée à un Peyre) et par les Bocquel (via Émilie Laurence, mariée en 1889 à Félicien Lejeune, dont descend notamment Edwige Nadège Lejeune, 1907-1997). Les cousins actuels de Rosalie portent aujourd'hui les noms de Peyre, Ferrié, Lejeune et Bocquel, une descendance dont la plupart des membres ignorent sans doute qu'ils remontent à une petite Tarnaise mariée à dix-huit ans sur une concession de cailloux, un jour de février 1864.

La vie de Rosalie illustre aussi une réalité démographique qu'il ne faut pas édulcorer : la mortalité des tout-petits. De ses huit enfants, on sait au moins qu'Augustine, née en 1870, meurt en 1871, à un an. C'était le lot commun. Dans l'Algérie coloniale du XIXe siècle comme dans la France rurale, une part importante des enfants ne passait pas le cap des premières années, fièvres, diarrhées estivales, épidémies emportaient les nourrissons. Les mères vivaient dans une intimité constante avec cette menace : elles enfantaient beaucoup, en partie parce qu'elles savaient qu'elles n'élèveraient pas tous leurs enfants. Derrière les tableaux généalogiques bien ordonnés se cache cette vérité rude, faite de berceaux et de petits cercueils. Rosalie, mariée deux fois, mère de huit enfants dont elle enterra plusieurs, incarne cette maternité héroïque et endeuillée qui fut celle de tant de femmes de sa génération, et sans laquelle la famille, tout simplement, n'aurait pas eu de descendance.

Sources : État civil de Souk el-Mitou (mariage Doyard, 1864) et de Tiaret (mariage Bocquel, 1869), ANOM ; arbre Geneanet regis5.

Mentionné aussi dans

Source : Jean-Jacques Pradel et ses neuf enfants, chapitre consacré à Rosalie. Voir Sources.