Née le 19 novembre 1841 à Teillet, Virginie est la deuxième fille et la première de toute la fratrie à se marier. Le 10 mai 1862, à Tlemcen, elle épouse Antoine Nicolas Ducroté (1834-1892) ; elle réside alors à Mostaganem. C'est un mariage précoce, elle a vingt ans, et lointain, célébré à Tlemcen, tout à l'ouest de l'Oranie, ce qui témoigne de la mobilité de ces familles de colons, qui se déplaçaient au gré des concessions et des opportunités. Fait piquant relevé sur l'acte : la mère de la mariée y est prénommée « Mariette » et non Jeanne-Marie, le surnom maternel s'est glissé jusque dans l'état civil, semant la confusion pour les généalogistes.
Virginie tenant seule son commerce à Tiaret après son divorce de 1889, dans la ville des Hauts Plateaux où elle vécut jusqu'en 1921.
Le couple s'installe à Tiaret et a quatre enfants, mais la mortalité infantile frappe cruellement : Justine Félicité (1868-1869) et Adrien Alfred (1870-1870) meurent au berceau ; seuls survivent Ernest Alfred (1872) et une seconde Virginie (1886). Puis l'union se défait. Ducroté quitte le domicile conjugal de Tiaret au début de l'année 1880. La séparation de corps est prononcée par le tribunal de première instance de Mostaganem le 13 octobre 1881, puis le divorce le 10 avril 1889, l'acte est conservé aux ANOM. Virginie, que les registres qualifient de « commerçante », restera à Tiaret, où elle mourra le 24 août 1921, à soixante-dix-neuf ans.
Le divorce de Virginie mérite qu'on s'y arrête, car il éclaire la condition des femmes de son temps. Le divorce avait été aboli en France en 1816, sous la Restauration, et ne fut rétabli qu'en 1884 par la loi Naquet. La séparation de Virginie, prononcée en 1881, relève donc d'abord de la séparation de corps, le seul recours possible avant 1884, le divorce proprement dit n'intervenant qu'en 1889, une fois la loi nouvelle en vigueur. Que deux enfants de Jean-Jacques (Virginie, mais aussi son frère Louis) aient divorcé, dans une famille catholique de colons, dit quelque chose de la vie réelle de ces gens : loin de l'image lisse d'une famille patriarcale sans histoire, les Pradel de Tiaret connurent les séparations, les scandales, les recompositions. Virginie, femme seule et commerçante dans une ville des Hauts Plateaux, ayant survécu à deux de ses enfants et à son mariage, est une figure d'autonomie féminine bien plus moderne que ne le laisserait supposer son siècle.
Il faut aussi noter la géographie du mariage de Virginie, qui en dit long sur la mobilité de ces familles. Née à Teillet, elle réside à Mostaganem, se marie à Tlemcen, à l'extrême ouest de l'Oranie, près de la frontière marocaine, puis vit à Tiaret, sur les Hauts Plateaux. En une seule vie, elle parcourt une grande partie de l'Algérie occidentale. Ce nomadisme n'était pas exceptionnel : les colons se déplaçaient au gré des concessions, des opportunités commerciales, des mariages. La famille Pradel, elle-même, essaimera de Souk el-Mitou à Tiaret, de Guertoufa à Diderot, d'Aïn-Tédelès à Frenda, de Trézel à Alger. Loin de l'image d'une paysannerie immobile, ces gens furent, en Algérie, d'une mobilité constante, comme si l'arrachement fondateur de 1856 avait installé en eux une disponibilité au mouvement que la génération suivante prolongerait, et que l'exil de 1962 pousserait à son terme. Virginie, femme aux quatre villes, est une figure de cette Algérie coloniale mobile, où l'on refaisait sa vie plusieurs fois, en plusieurs lieux.
Sources : État civil de Tiaret (ANOM) ; jugement de divorce de 1889 ; arbre Geneanet regis5.
Mentionné aussi dans
Source : Jean-Jacques Pradel et ses neuf enfants, chapitre consacré à Virginie. Voir Sources.