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Le texte de Jean Pradel, in extenso

« Saison 1, la saga Pradel », rédigé par Jean Pradel, né le 21 août 1921

Reproduction intégrale et non retouchée du texte écrit de son vivant par Jean Pradel, petit-fils de Jacques II, tel qu'il figure dans l'album collectif La Smala Pradel réuni pour la cousinade d'Ambialet de mai 2024. Le chapitre Le récit de Jean Pradel en propose une lecture commentée et sourcée ; cette page-ci est la source elle-même, pour qui veut la lire en entier, sans intermédiaire.

Vous me l'avez tellement demandé que je me décide enfin à essayer de raconter ce que je pensais connaître de l'histoire de notre famille. J'ai ainsi réalisé que mes connaissances étaient non seulement limitées, mais, à ma grande stupéfaction, souvent erronées.

Dernier-né de ma famille, je n'ai connu aucun de mes grands-parents : j'avais seulement deux ans lors du décès de mon grand-père paternel, le dernier survivant d'entre eux. Je n'ai donc pu satisfaire le désir de connaître l'histoire de notre famille depuis son départ de France qu'à travers mes parents, oncles et tantes. Les plus âgés d'entre eux avaient connu les premiers émigrants et auraient pu m'apprendre beaucoup sur eux, et encore plus sur ce qu'ils vécurent eux-mêmes. La vérité est que je n'ai jamais obtenu de récits bien détaillés.

Je pense que, parvenus à une période de prospérité que j'ai eu la chance de connaître seulement, ils n'avaient pour certains pas un grand désir de se replonger dans un passé souvent difficile, et pour d'autres peut-être le désir, plus ou moins conscient, d'enjoliver la légende.

Cela dit, voici ce que j'ai pu apprendre de l'histoire de la famille Jacques Pradel. La tradition héréditaire dans cette famille étant de toujours donner son propre nom à son fils aîné, j'appellerai, pour simplifier et par commodité, le premier Jacques auquel nous pouvons remonter, Jacques I.

Ma première erreur concernait la date et la raison qui avaient poussé Jacques I à se lancer dans l'aventure coloniale. Je croyais, en toute bonne foi, que la date était 1848 et la raison qui me paraissait la plus plausible était justement la révolution de 1848. Cette révolution ne fut définitivement matée que par "les journées de Juin", la plus terrible bataille de rues qui avait encore ensanglanté Paris.

Plusieurs milliers d'hommes, dont six généraux et l'Archevêque de Paris qui avait tenté de s'interposer entre les combattants, furent tués. La bourgeoisie se vengea par de terribles représailles de la peur qu'elle avait eue. Il y eut plus de 11 000 arrestations et 4 000 inculpés furent déportés en Algérie sans jugement.

Jacques I, s'il ne fut pas déporté manu militari, avait néanmoins des idées qui lui valurent d'avoir maille à partir avec la justice : j'avais même entendu dire qu'il avait tabassé un gendarme. Il fallait choisir : la prison ou l'exil. Ne sachant ce qui l'attendait, il préféra l'exil. C'est du moins ce que je vous racontais quand j'avais commencé mon récit et au fond, cet aïeul quarante-huitard me plaisait assez. Malheureusement, tout cela est certainement faux. Je puis vous l'assurer depuis que j'ai pris connaissance des actes d'état civil du mariage de Jacques I et des dates de naissance de ses trois fils, Jacques II, Louis et Philippe.

L'acte de mariage de Jacques I, que vous pouvez trouver dans le registre de l'état civil de la commune de Teillet (Tarn), nous apprend que Jean Jacques Pradel est né à Ambialet (Tarn) le 21 août 1813. Bizarre coïncidence, je suis né moi-même Jean Pradel le 21 août 1921, le même jour que lui, à 108 ans près. Sans doute Jacques avait-il été prénommé Jean Jacques parce qu'il était justement né le jour de la sainte Jeanne. C'est pour la même raison que mes parents, fatigués de chercher un prénom pour leur huitième enfant, m'avaient appelé Jean, mon seul et unique prénom.

Jean Jacques I était cultivateur, demeurant à Teillet (anciennement commune de Bézacoul). Il était le fils de Barthélemy Pradel et de Marie Capel, également cultivateurs à Teillet (leurs actes de naissance et de mariage ayant été détruits à la révolution de 1789, on ne peut remonter plus haut dans la généalogie de la famille). Il se marie le 25 mai 1839 avec Jeanne Marie Valat née à Paulin (Tarn) le 6 juillet 1815, cultivateur demeurant à Teillet, fille de Louis Valat, décédé le 2 juillet 1834, et de Catherine Clerc.

L'acte de naissance de leur fils aîné, Jacques I, figure sur les registres d'état civil de Bellegarde (Tarn). Il y est déclaré né le 30 août 1846, dans la commune de Bellegarde, canton de Villepanche, dans la maison située à la Barrière (on ne peut être plus précis) de Jacques Pradel (le prénom Jean a disparu) et de Marie Valat son épouse qui ont déclaré lui donner le prénom de Jacques. Après Jacques II naquirent :

- Louis I, né à Ambialet le 21 décembre 1848

- Philippe I, né également à Ambialet en 1852

Ce n'est donc pas en 1848 qu'il faut situer leur départ. Louis III et Gaby, son épouse, se sont rendus il y a bien longtemps à Ambialet et ils y ont rencontré leur curé qui avait recherché la raison des départs des anciens paroissiens du village (car la famille Pradel ne fut pas la seule à s'expatrier). Il était convaincu que les terribles gelées survenues en 1856 avaient complètement ruiné les agriculteurs, et c'est bien la misère qui les convainquit de tenter l'aventure en acceptant les lots de colonisation offerts par le gouvernement en Algérie.

Jacques I quitta donc très probablement Ambialet pour Marseille au printemps 1856. Sur son chariot attelé de deux chevaux, il entassa, outre sa femme et ses trois fils, tout le matériel agricole possible et les vivres nécessaires pour nourrir la famille et les chevaux durant ce voyage.

D'après Michelin, il faut compter 5 heures de route aujourd'hui pour parcourir les 350 km qui séparent Ambialet de Marseille par le chemin le plus court. Il fallut plus d'un mois à Jacques pour le faire, et un incident de parcours vint lui compliquer les choses : le remplacement d'une roue du chariot l'obligea à vendre l'un des chevaux pour en payer les frais.

À Marseille, mauvaise surprise, l'attente fut très longue avant d'embarquer, si longue qu'il fallut vendre le second cheval pour subsister, et au débarquement qui eut lieu à Mostaganem, Jacques était dans les brancards du chariot que la famille poussait.

ARRIVÉE EN ALGÉRIE

Heureusement, l'armée prit en charge les futurs colons à leur arrivée. Elle leur donna deux chevaux et les conduisit sur le lieu de la concession qui leur était allouée, 4 ou 5 hectares de terre inculte, quelque part entre Mostaganem et Relizane.

Je ne sais pratiquement rien sur ce qu'a été la vie de la famille en ce lieu, mais la lecture des livres traitant de la vie des arrivants à cette époque fait penser qu'elle dut être épouvantable.

Jacques I, qui savait son métier, comprit tout de suite que ce n'était pas ce lopin de terre insalubre qui lui permettrait de nourrir sa famille. Il se fit roulier et ce sont les transports en commun qu'il effectua entre Mostaganem, Relizane et Tiaret qui lui permirent de survivre.

Sous ses discours idylliques, l'assemblée avait les mêmes intentions que Bugeaud, rallié sans état d'âme à la République quand il exposait au gouverneur général de l'Algérie, le Général Charon, les grands buts de l'opération :

1. "Débarrasser la France d'un élément de troubles incessants."

2. "Remplir envers un grand nombre de prolétaires une partie des promesses insensées que leur avait faites la révolution de Février."

3. "Peupler la colonie."

La République était pressée, en effet, de se débarrasser d'éléments turbulents et elle hâta leur départ. En masse, les ouvriers se présentèrent : plus de 100 000 demandes furent déposées.

Lors du départ solennel du premier convoi en octobre 1848, le général Lamoricière, ministre de la guerre et ancien soldat de l'armée d'Afrique, ainsi qu'il tenait à se présenter, fit de belles promesses : "Les champs que vous allez défricher sont fertiles ; ils seront à vous, les fruits qu'ils produiront, vous n'aurez pas à les partager, et vous avez la certitude d'arriver à vivre dans l'aisance avec vos familles." Honnêtement, il avertissait que les travaux à entreprendre seraient "durs et pénibles" mais il tenait à ce que les nouveaux colons disent d'avance leur reconnaissance à la France : "Les millions qui doivent assurer votre bien-être et celui de vos familles, ce sont les représentants de toute la France qui les ont votés ; c'est le sacrifice de ceux qui possèdent à ceux qui ne possèdent pas pour assurer leur avenir par la propriété."

L'arrivée des ouvriers-colons fut un désenchantement immédiat : à peu près rien ne les attendait et leur travail antérieur ne les préparait mal à cette vie. L'historien Charles-André Julien parle d'un "poignant martyrologe" attesté par des centaines de lettres archivées. Le choléra, l'inadaptation, le découragement caractérisent cette aventure. Le général Du Barail, dans ses mémoires, 40 ans plus tard, rapporte qu'il fut impossible d'enseigner l'agriculture "à des gens qui n'avaient manié que la navette ou le tire-pied", et il avait gardé une note mensuelle ainsi conçue : "X n'entend rien à l'agriculture, ne sait pas labourer, etc." Seuls quelques "fortunés" de 1848 s'établirent définitivement en Algérie.

L'installation des Alsaciens-Lorrains en 1871 ressemble par bien des aspects à celle de 1848, même si ce ne fut qu'un demi-échec. Les intentions du gouvernement différaient bien pourtant de celles de l'assemblée : "rendre la France plus grande en œuvrant à l'expansion de l'Algérie." Une concession de 100 000 hectares "des meilleures terres" était attribuée aux Alsaciens-Lorrains. Plusieurs centaines de familles partirent.

Incapacité, dénuement, dangers du climat, tentes et méchants gourbis : les Alsaciens-Lorrains n'ont pas tardé à payer leur tribut aux fièvres et aux maladies ; une forte mortalité s'était déclarée parmi eux. Maupassant a immortalisé dans une page saisissante la misère des Alsaciens-Lorrains. Il avait rencontré une vieille femme "exténuée, assise dans la poussière, la face ridée, un air las, accablé, désespéré. C'était une Alsacienne qu'on avait envoyée en ce pays désolé, avec ses quatre fils, après la guerre. Elle me dit : 'vous venez de là-bas ?' Ce 'là-bas', c'était la France. Elle se mit à pleurer. On leur avait promis des terres. Ils étaient venus, la mère et les enfants. Maintenant trois de ses fils étaient morts sous ce climat meurtrier. Il en restait un, malade aussi. Leurs champs ne rapportaient rien, bien que grands, car ils n'avaient pas une goutte d'eau.

Elle répétait, la vieille : 'De la cendre, Monsieur, de la cendre brûlée. Il n'y vient pas un chou, pas un chou, pas un chou !'", s'obstinant à cette idée de chou...). Je n'ai jamais rien vu de plus navrant que cette bonne femme d'Alsace jetée sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou." Il ajoutait, quelques lignes plus loin : "Tous nos colons installés au-delà du Tell en pourraient dire à peu près autant."

PÉRIODE 1860 – 1929 :

C'est pourtant là que Jacques décida de fonder son domaine, et il s'y attela dès 1860. C'était le début de l'œuvre qui devait devenir la plus grande propriété familiale. Les terres ne manquaient pas, mais il fallait beaucoup de courage, de persévérance et de savoir-faire pour s'y attaquer. C'étaient de bonnes terres, mais qui n'avaient pour la plupart jamais été cultivées, même au temps des Romains où elles étaient couvertes de forêts, malheureusement presque entièrement brûlées aux temps des invasions qui suivirent. Ce déboisement massif engendra la sécheresse et, aux temps qui nous intéressent, il ne restait dans le Tell occidental, à part quelques petits centres de population autour de points d'eau, que d'immenses étendues incultes, terrains vallonnés et pierreux ; la très maigre végétation ne s'émaillait que de broussailles, terres de parcours pour les troupeaux de moutons des nomades et des chameliers qui remontaient du sud quand la nourriture des bêtes venait à manquer. J'avais été très étonné de voir mon père laisser pénétrer moutons et chameaux dans nos champs après les moissons.

Mordu par un chien courageux, Jacques II se savait perdu et, dès les premiers symptômes de la maladie, il rendit une dernière visite à toute sa famille et ses amis avant de se rendre à l'hôpital de Tiaret pour y subir le traitement habituel réservé à cette maladie : mourir étouffé, attaché entre deux matelas.

Il semble donc que Jacques II, puis mon père, ont progressivement agrandi le domaine. J'ai sous les yeux l'acte de donation partage de mes parents à leurs six enfants. Je ne vous en donnerai pas ici la copie, car c'est un volume d'environ 500 pages. J'y trouve tous les actes notariés d'achat de terres que Jacques II avait acquis entre 1870 et 1913 - une multitude de petits achats ne dépassant pas, le plus souvent, quelques hectares - et dont il fit donation à mon père en 1919.

Jacques II épouse Catherine Candie Malaval le 12 février 1874 à Tiaret. Il a 28 ans, elle en a 18. Les Malaval étaient originaires de Milhac dans l'Aveyron où ils étaient cultivateurs. Vous pouvez trouver en index l'acte de mariage du grand-père de Candie et l'acte de naissance de Candie, née à Milhac le 23 octobre 1856.

Le père de Candie, Jacques Malaval, quitte Milhac avec sa femme Marie Julie Vernhes et les cinq enfants vivants qui leur restent (ils en avaient eu huit), fin 1862 ou début 1863. Cette date est facile à fixer car ils perdent leur fils Henri à Milhac en octobre 1862 et leur fille Rosalie, née à Milhac en 1854, meurt de dysenterie à Relizane en octobre 1863. Elle n'avait que 9 ans et vous pouvez lire en index l'acte émouvant de son décès dans un hôpital militaire.

Jacques II et Candie restèrent toute leur vie à Tiaret, du moins jusqu'à la mort de Candie le 20 septembre 1916. Ne pouvant vivre seul, Jacques prit une gouvernante pour tenir son ménage, mais elle meubla si bien sa solitude que le scandale fut grand à Tiaret, et Jacques décida un jour d'aller retrouver une vie plus tranquille à Alger avec elle.

C'est trois ans plus tard, en 1919, que Jacques II, ayant atteint l'âge de 65 ans, fit, selon la coutume, une donation-partage de ses biens et de ceux de son épouse Candie entre ses quatre enfants survivants : Jacques III, Julie épouse de Pierre Alexandre Cloitre, Pierre dit Ferdinand dans la famille, et Marcel, moyennant une rente annuelle de 48 000 francs réglés conjointement par les quatre donataires.

Mon père, de même que ses cohéritiers, n’avait pas attendu cette donation relativement modeste pour se constituer une propriété personnelle. Ma mère me dit un jour : « Pendant la guerre de 14-18, j'ai reçu la visite d'un représentant du gouvernement me disant que la France manquait de blé, qu'il fallait à tout prix augmenter notre production. Pour cela, des prêts à taux zéro nous étaient consentis. J'en ai profité pour acheter des terres, et à la fin de la guerre, ton père et moi avions doublé l'étendue de nos propriétés ». Quelle foi en l'avenir, quelle volonté fallait-il pour se lancer dans une telle aventure, en pleine guerre !

Mon père, mobilisé, avait été envoyé sur le front dès le début de la guerre. Heureusement, il savait conduire et dépanner au besoin un camion, ce qui n'était pas si fréquent à cette époque. Cela lui valut d'être affecté dans une unité de transports dont les camions faisaient le va-et-vient entre l'arrière et le front, qu'ils ravitaillaient en vivres, munitions et chair à canon. C'était plus confortable et moins dangereux que les tranchées où quelques membres de la famille finirent leur vie : Félicien, un frère de mon père en 1915, Louis Reynouard, un frère de ma mère dont le jumeau Charles fut tué en action près de Verdun, et Antoine Seiller, l'un de nos meilleurs amis, en 1917. Mon père avait bien droit, outre une courte permission en hiver, à un congé d'un mois en juillet pour assurer la moisson, comme tous les agriculteurs. Mais le reste du temps, ma mère se retrouvait seule pour s'occuper des propriétés et de ses enfants : Suzanne, Jacques IV, Paule née en septembre 1914 et Albert en décembre 1916.

Les visites des fermes se faisaient en voiture à cheval, et deux fois par mois, les jours de quinzaine, il lui fallait emporter l'argent liquide nécessaire pour la paie des ouvriers. Elle n'eut jamais d'ennuis mais parfois quelques frayeurs : elle me raconta qu'une fois, ayant à régler, en plus des ouvriers, un chantier de 30 Marocains qui avaient terminé leur travail et allaient regagner leur pays, elle avait dû se munir d'une somme encore bien plus importante qu'à l'habitude. Quand elle eut payé tout ce monde, le chef des Marocains vint lui demander de lui échanger les gros billets qu'elle lui avait donnés contre des petites coupures pour pouvoir en faire le partage entre ses compagnons. C'est ce que fit ma mère, mais à peine le chantier disparu, elle se rendit compte que leur chef savait qu'elle était obligée de passer la nuit à la ferme (il était bien trop tard pour qu'elle puisse regagner Tiaret) et qu'il savait aussi qu'elle avait encore une belle somme d'argent : les gros billets qu'elle lui avait échangés. Terrifiée à l'idée qu'il ne revienne l'attaquer pour s'emparer du magot, elle aurait passé une nuit blanche sans sa foi profonde : elle se mit à réciter ses prières et quand elle arriva à "le vous salue, Marie", l'endormit.

Après la guerre, mon père effectua encore quelques achats à Temda, ainsi que des échanges avec des colons voisins de manière à obtenir autant que possible de vastes étendues d'un seul tenant pour faciliter la culture.

Un peu plus tard, en 1924, il acheta la ferme de l'Aïn Beida, près de Palat : 380 hectares dont une cinquantaine irrigables grâce à une source jaillissante alimentant un ruisseau d'un bon mètre de large dont le débit ne variait jamais, été comme hiver. Il y planta aussitôt 22 hectares de vigne, créa une peupleraie et un grand jardin potager qui alimentait notre cuisine de tous les légumes imaginables. J'allais oublier les arbres fruitiers, amandiers, noyers et cognassiers en particulier. À l'automne, régnait dans toute la maison une douce odeur de pâte de coing mise à sécher sur tous les radiateurs.

Le dernier achat dont je me souvienne est la petite ferme de Bouguerba, dans le Djebel Nador, ce n'en était pas vraiment une dans le sens propre du terme, mais plutôt une grande étendue de terre aride.

En 1930, l'essentiel avait été accompli. Les propriétés se composaient de :

  • trois fermes à Temda, couvrant un peu plus de 2000 hectares presque d'un seul tenant

  • la ferme de l'Aïn Beida

  • une ferme à Trezel

  • Bouguerba

  • une ferme à Djilali ben Amar dont mon père partageait la propriété et l'exploitation avec son ami le Caïd Slimane, un Berbère de grande allure

  • les deux maisons familiales plus quelques autres à Tiaret.

À cela, il fallait ajouter le matériel : tracteurs, moissonneuses-batteuses, batteuses, etc., et le cheptel : chevaux, moutons et porcs qui représentaient une somme considérable.

Les fermes étaient toutes construites en pierres, ces pierres qu'il avait bien fallu sortir des champs, le matériau le moins cher. Chacune d'elles comportait autour d'une cour intérieure une maison pour le garçon de ferme et sa famille, une écurie pour 30 à 40 chevaux, un silo à grain, un hangar pour le matériel agricole, une forge, un poulailler et une vaste aire à battre où, même au temps des moissonneuses-batteuses, se dressaient des meules de blé puis de paille après les battages, les moissonneuses-batteuses ne pouvant évoluer dans les terrains trop pentus.

Tout jeune, j'aimais bien regarder le travail de la batteuse reliée à une locomobile par une courroie de transmission très longue pour éviter les incendies : le foyer de la loco était tout simplement alimenté par la paille des épis battus ; cette paille, à sa sortie de la batteuse, était trainée à la loco par un jeune ouvrier aurige, les deux pieds sur son char réduit à une longue barre d'acier trainée par un cheval. Dans la chaleur de l'été, c'était un spectacle qui m'émerveillait.

J'allais oublier le problème de l'eau. Palat, avec sa source de rêve mise à part, la seule solution dans toutes les autres fermes était un puits, construit en pierre, plus ou moins profond pour atteindre la nappe souterraine à 20 ou 30 mètres. Ils donnaient une eau légèrement saumâtre dont le débit suffisait tout juste à abreuver gens et bêtes. À Temda I, le joyau des propriétés avec Palat, le puits était plus généreux et une noria, entraînée par un âne ou un mulet, permettait l'arrosage d'un petit jardin. Mon père avait planté dans cette ferme un bois d'eucalyptus. C'est là que toute la famille et quelques amis venaient passer tous les ans le lundi de Pâques, dit le jour de la "mouna". Mais je m'égare, je vous parlerai de cela plus tard.

Revenons aux fermes. Si elles avaient toutes de si grandes écuries, c'est qu'avant l'heure des puissants tracteurs, c'étaient les chevaux qui faisaient leur travail et il en fallait un bon nombre pour cela : les labours profonds exigeaient des attelages de 4 à 6 chevaux, et dans les labours légers c'étaient 15 à 20 charrues brabantines, chacune attelée de 2 chevaux qui travaillaient côte à côte, avançant en ligne, comme à la parade.

Il fallait voir ces bêtes puissantes, écumant de sueur, en plein effort malgré la chaleur de l'été, réagissant à la voix dès que leur ardeur faiblissait. De retour à l'écurie, après s'être longuement abreuvées, elles léchaient les grosses boules de sel disposées dans leurs mangeoires pour pallier la déperdition de sel entraînée par la transpiration.

Dans les années 1930, il n'avait pas moins de 250 chevaux, répartis entre les fermes et, à Temda I, une cinquantaine de juments poulinières avec leurs poulains. Ces juments étaient déjà des bêtes de trait superbes, issues du croisement voulu par mon père entre des juments barbes autochtones, très résistantes à la chaleur, et un étalon importé de France, un Breton en général qui apportait la puissance à leurs produits. L'étalon, objet de tous les soins, avait sa stalle particulière en dehors de l'écurie, et je me souviens qu'il avait fallu écarter et renforcer le mur arrière, le premier n'ayant pas résisté aux ruades de l'un d'eux. Dès les premières chaleurs, le vétérinaire lui enlevait une bonne pinte de sang pour éviter ce que l'on appelait « un coup de chaleur ». Il fallait changer assez souvent d'étalon : lui faire saillir ses filles n'était pas souhaitable, non pas pour une question de morale, mais pour éviter les consanguinités, nuisibles à l'amélioration de la race.

Mon père employait une centaine d'ouvriers qui vivaient à demeure autour des fermes avec leurs familles dans leurs "ramas". C'étaient de grandes tentes sombres composées d'un assemblage de lattes tissées par les femmes avec la laine de leurs moutons. Chaque "raïma" avait droit à un certain nombre de moutons ou chèvres, un âne, des volailles et un chien. Notre arrivée en voiture dans une ferme déclenchait toujours un concert d'aboiements. Ne croyez surtout pas que ces familles auraient préféré vivre dans des maisons. Quand vermine et déjections animales n'étaient plus supportables, il leur suffisait de déplacer leur tente pour retrouver un sol propre et sain.

Mon père avait construit à Temda, en bordure du bois d'eucalyptus, une petite maison sympathique avec une véranda pour en offrir l'usage à son meilleur ouvrier arabe qui s'occupait particulièrement des chevaux, mais celui-ci ne voulut jamais l'occuper et elle demeura toujours vide. En 1960, deux ans avant l'indépendance, le gouvernement avait essayé de créer des centres de « colonisation » indigène, dont l'un près de Tiaret, et j'avais été le visiter avec mon frère Albert. Ouvert un an plus tôt, le village se composait d'une quinzaine de maisons avec, sinon tout le confort, du moins cuisine, salle d'eau et W-C. Alentour, un lot de terre avait été attribué à chaque famille avec les moyens de culture nécessaires. À notre arrivée, le village était complètement abandonné, les W-C et les douches débordant de cailloux ronds (le papier hygiénique habituel) mélangés à d'autres choses. Les terres n'avaient pas pour autant été délaissées : chaque famille s'était simplement installée sur son lot dans une belle raima.

Chaque ferme avait ce que nous appelions un « garçon de ferme » chargé de faire exécuter par les ouvriers les travaux décidés par mon père en accord avec lui. Il était salarié, mais avait d'autres avantages. Il partageait entre autres avec mon père la propriété et les bénéfices du troupeau d'une centaine de moutons, et sa femme avait le droit d'élever toute la volaille qu'elle désirait, volailles nourries gratuitement avec les criblures conservées pour cet usage après les moissons. En fin de compte, rien ne manquait jamais sur notre table.

Pour diriger l'ensemble du domaine, au fur et à mesure qu'il s'agrandissait, mon père ne pouvait suffire à la tâche. Il fut progressivement aidé pour cela, d'abord par ma mère qui tenait en particulier la comptabilité, puis par Armand Viniger après son mariage avec Suzanne, ensuite par mon frère Jacques IV et enfin par Albert, ces deux derniers étant passés par une école d'agriculture après leurs études secondaires.

Quant à moi, bien que très attaché à la terre, sans doute en raison de quelque gêne familiale, je pensais qu'il y avait déjà plutôt pléthore de cadres dirigeants, qu'il était donc préférable que je me trouve une autre activité, et c'est ainsi que j'ai choisi la médecine. Je ne savais pas que je saisissais la chance de ma vie. Je n'aurais jamais, sans cela, rencontré cet autre médecin, Janine Raynal, que j'ai épousée en 1955. Je n'ai pas non plus à souffrir comme mes frères du déracinement de 1962 et de la disparition de nos biens dans la fumée des accords d'Évian.

Après cette parenthèse, remontons un peu dans le passé.

Mon grand-père Jacques II avait remarqué chez les Reynouard qui habitaient Trézel une jeune fille qui alliait à la beauté et l'intelligence un niveau d'instruction bien rare chez les femmes à cette époque et en ces lieux. Son fils aîné, mis dans la confidence, fut aussi séduit que lui et c'est le 14 juin 1902 que fut célébré le mariage de Jacques III et de Rosalie Reynouard, en l'église de Trézel, ainsi que le confirme, en l'écrivant de sa main en marge de leur livret de famille, le curé Malaval, un homme exceptionnel qui resta toute sa vie un grand ami de mes parents.

Ascendance de Rosalie Reynouard :

Ma mère, Rosalie, était née à Saint-Leu, un petit village situé sur une colline dominant la mer, non loin d'Arzew, ce village de pêcheurs que l'arrivée du gaz du Sahara a transformé en centre industriel.

Son père, François Reynouard, originaire de l'Argentière dans l'Ardèche, était venu à Saint-Leu à l'appel de son frère, l'Abbé Louis Reynouard, curé de Saint-Leu. Vous pouvez lire en index l'histoire hors du commun de cet abbé, retracée par le commandant de la place de Tiaret, dans l'hommage qu'il lui rendit au nom de l'Armée d'Afrique après sa mort en 1898 à Tiaret, dont il était devenu le curé.

François Reynouard épousa Françoise Miss à Saint-Leu vers 1878. Françoise était la fille de Nicolas Miss, un Alsacien, et de Madeleine Amoros, dont les parents, originaires d'Espagne, étaient distillateurs à Oran.

Nicolas, né à Stroehzeim en Alsace, était d'origine anglaise lointaine, ses ancêtres, fervents catholiques, ayant émigré en Alsace, à Stroehzeim, en 1620 pour échapper aux persécutions religieuses sous le règne de Jacques Ier (d'Angleterre, attention pas de confusion).

Ces Miss étaient vraiment très prolifiques : l'annuaire téléphonique compte encore aujourd'hui quatre lignes au nom de Miss à Stroehzeim même.

Après 7 ans de service militaire terminés à Oran, Nicolas, de retour en Alsace, s'aperçut qu'il ne pouvait se passer du soleil d'Oran et peut-être aussi de la présence de la jeune Magdeleine qui y demeurait. Toujours est-il qu'il regagna très vite Oran et, malgré les refus des deux familles, l'une ne voulant pas d'une belle-fille espagnole, l'autre d'un gendre alsacien, les deux jeunes gens passèrent outre et convolèrent en justes noces à Oran aux environs de 1840. Ils eurent beaucoup d'enfants, sept exactement, dont Françoise, la future épouse de François Reynouard.

Le ménage François Reynouard vécut longtemps à Saint-Leu avant d'aller s'installer à Trézel. Ils eurent huit enfants, mais pour simplifier mon récit, je ne vous parlerai pour l'instant que de leur petite Rosalie, ma future mère. Elle eut une enfance très heureuse et son visage s'éclairait quand elle nous en parlait. Elle dut sa chance à sa grand-mère Magdeleine Miss, la femme de Nicolas, qui vivait à Oran. Celle-ci s'intéressa à elle au cours d'un séjour qu'elle vint passer à Saint-Leu et obtint de son père autoritaire et réticent qu'elle puisse faire ses études à Oran dans une institution religieuse renommée. Sans doute y fut-elle aidée par l'abbé Reynouard.

Rosalie adorait apprendre et admettait d'autant moins de ne pas être la première de sa classe qu'elle avait une rivale qu'elle détestait cordialement. Elle put continuer ses études jusqu'au brevet supérieur, ultime diplôme accessible à Oran. Il était temps d'ailleurs, car son père réclamait sa présence pour qu'elle aide sa mère dont la santé devenait fragile à élever ses plus jeunes frères.

Elle n'avait jamais vraiment pris conscience de l'importance des sentiments de mère à enfant et réciproquement, jusqu'à ce que sa propre expérience de la maternité vienne approfondir sa compréhension et son empathie.

Sitôt mariés, Jacques III et Rosalie allèrent habiter la ferme de Zarorah, située entre Tiaret et Palat, louée pour eux par Jacques II. Leur logis était bien modeste et leurs terres un vaste champ de cailloux sur lequel mon père s'échina durant trois ans avant d'en tirer quelque chose. Mais nous sentions bien quand ils nous en parlaient qu'en dépit d'une vie difficile, ils y avaient vécu des jours heureux et en gardaient un très bon souvenir.

Ma mère avait une jument nommée Zara qu'elle adorait, une merveille nous disait-elle, aussi douce que belle, marchant à l'amble, cette allure à laquelle l'animal, au pas comme au trot, lève en même temps les deux jambes du même côté. Considérée aujourd'hui comme un défaut chez le cheval, cette allure était autrefois très recherchée pour sa douceur, surtout pour les montures destinées aux dames. Ma mère l'aimait tant qu'après la mort de Zara, elle ne voulut plus jamais remonter à cheval. Dans mon imagination d'enfant, cette jument devenait mythique et je regrettais bien de ne pas l'avoir connue. À défaut, je pouvais admirer la superbe selle d'amazone en peau de porc, ornement de l'atelier de notre bourrelier, Monsieur Brioni, qui en prenait grand soin, et j'imaginais ma mère, amazone olympienne, trottant sur cette selle au rythme de Zara.

Outre leurs chevaux, mes parents avaient pour circuler un cabriolet léger à deux roues sur lequel ils revinrent un matin à la ferme. Mon père, avant leur départ, avait donné l'ordre à ses ouvriers de mener à l'abattoir un jeune taureau que son agressivité rendait trop dangereux. Ils s'étaient si bien acquittés de leur tâche que le taureau leur avait échappé. La ferme était déserte : seul le taureau y régnait en maître, les ouvriers s'étant prudemment réfugiés dans les bâtiments.

Fier de montrer sa force, Jacques descendit du cabriolet et, sous les yeux de sa jeune épouse terrifiée, réussit à saisir le taureau par les cornes, à lui tordre le cou d'un côté et à le renverser sur le dos en inversant brutalement son mouvement de torsion. (Cette force exceptionnelle lui valut de commencer très tôt son apprentissage d'agriculteur. Il n'avait que 12 ans quand son père le mit au travail et à cet âge, il était déjà capable de mener une charrue attelée de ses deux chevaux.)

C'est dans ce même cabriolet que mon père accomplit un exploit pour le plus grand plaisir de sa jeune épouse. Ces dames de Tiaret avaient organisé un grand bal. Elles y invitèrent bien mes parents, mais suffisamment tardivement pour que ma mère n'ait pas le temps de se procurer une robe assez élégante. Elle déclara donc qu'elle n'irait pas à cette soirée. Le lendemain, mon père prétextant une affaire l'obligeant à quelques jours d'absence, partit dans son cabriolet. Il fit le trajet Tiaret-Oran et retour (pas loin de 500 km) en six jours en relayant autant qu'il le put (un cheval, même attelé à une voiture légère, ne peut couvrir plus d'une vingtaine de kilomètres à un train très rapide) et revint à Zarorah avec une superbe robe à la dernière mode de Paris achetée chez le grand couturier d'Oran, sans doute avec l'aide des tantes Miss. Je peux parfaitement vous décrire cette robe pour en avoir vu une fort belle photographie 30 ans plus tard. J'avais une dizaine d'années quand, je ne sais plus par quel hasard, j'accompagnai ma mère un jour où elle alla voir la nounou de mon frère Jacques. Celle-ci, au cours de la visite, me montra une très belle photographie pour que je puisse admirer cette robe.

Ce n'était pas ma mère qui la portait mais la nounou, et ma mère la gronda encore en riant et m'expliqua que la nounou n'avait pu résister à la tentation de la passer, en l'absence de ma mère, juste le temps de s'y faire photographier. Je revois encore cette robe toute blanche, à crinoline, qui avait une particularité du meilleur goût, du moins à son époque : c'était l'année de l'Exposition Universelle pour l'Électricité, et la robe était constellée de micro-ampoules électriques. Ainsi ma mère eut la satisfaction d'être la reine du bal, au grand dépit de quelques dames de la bonne société tiaretienne.

Mes parents n'habitèrent Zarorah que quelques années, le temps pour mon père de terminer la construction de notre maison familiale à Tiaret où ils durent s'installer en 1907. Tous leurs enfants y sont nés sauf l'aînée Suzanne en 1906. La maison se trouvait en bordure d'une rue, le boulevard Gambetta s'il vous plaît, en face du jardin public où fut édifié le monument aux morts après la grande guerre. Vous pouvez en trouver la photographie dans la revue "L'Afrique du Nord illuminée" (1908-1931) dont une réédition a été faite dans la collection "Africa Nostra" en 1986. C'était une grande bâtisse, plus fonctionnelle que belle, conçue avant tout pour satisfaire les besoins de la famille et de l'exploitation agricole. L'optimisme parental, qui s'avérera largement fondé, prévoyait que les besoins de l'une et de l'autre ne pouvant qu'augmenter, il fallait prévoir un agrandissement facile des lieux, ce que l'on appelle en somme aujourd'hui, une maison évolutive.

Elle comprenait :

- Au rez-de-chaussée, s'ouvrant sur la rue, trois vastes magasins très hauts de plafond, dont deux servaient de silos à grains. Nous, les enfants, attendions impatiemment les moissons qui les remplissaient de montagnes de blé : nous ne nous lassions pas d'y grimper, à moitié ensevelis dans le blé, pour en atteindre le sommet et nous livrer ensuite à de merveilleuses glissades : c'était notre toboggan. Le troisième magasin était le domaine du bourrelier.

- Au sous-sol, une longue cave, creusée en contrebas de la rue, étendue sur toute la largeur de la maison ; une écurie pour une vingtaine de chevaux, ouverte au contraire sur l'extérieur, le terrain étant en pente assez marquée ; enfin un petit logement, donnant sur le jardin en façade, réservé au gardien homme à tout faire.

- À l'étage, accessible par un escalier partant du jardin, une grande terrasse en façade, prolongée le long de la rue par un balcon sur toute la largeur de la maison. Au centre de la terrasse, l'entrée à double porte s'ouvrait sur un très vaste hall desservant sur la gauche le salon et la salle à manger. Sur la droite, un couloir central donnait accès à deux chambres côté terrasse et, à l'opposé de la chambre de mes parents, la salle de bain et la lingerie. Enfin, à l'arrière se trouvaient la cuisine assez spacieuse, un office tout aussi grand, une terrasse à ciel ouvert et la buanderie. Cette terrasse n'avait pas été prévue pour les bains de soleil mais pour y étendre le linge et aussi donner de l'air et du soleil à la chambre de mes parents et à la salle de bains.

À ma naissance, en 1921, il y avait déjà longtemps que l'agrandissement de la maison avait été réalisé. Une aile droite ajoutait quatre chambres et deux salles de bain à l'appartement, un troisième silo au rez-de-chaussée et deux garages pour voitures et camion au sous-sol.

Mes parents durent procéder à cette opération dès la fin de la guerre en 1918. Leur famille nombreuse l'exigeait : ils avaient déjà quatre enfants à loger, et ma mère attendait le cinquième pour la fin de l'année. L'aînée Suzanne, Marie, Françoise, Candide était née le 18 août 1908 à Tiaret, Tiaret (banlieue) précise bien l'officier d'état civil qui a enregistré sa naissance. C'est donc que Jacques et Rosalie n'étaient pas encore installés dans leur maison de Tiaret. Ils durent le faire l'année suivante car tous leurs autres enfants y sont nés.

C'est ma mère qui choisit le nom de Suzanne ; elle y ajouta Marie en reconnaissance pour la Vierge Marie de lui avoir enfin donné cette enfant. Elle avait beaucoup prié quand elle désespérait d'en avoir après presque quatre ans de mariage ; Françoise était le prénom de sa mère ; Candide une déformation de celui de sa belle-mère Candie par l'officier d'état civil un peu sourd. Ma mère aimait beaucoup Candie et elle ajouta son nom à celui de deux autres de ses filles.

Jacques, né le 24 septembre 1908, fut déclaré par mon père Victor Jacques. Il croyait ainsi faire plaisir à ma mère en lui donnant le nom de son frère aîné, parrain de Jacques, mais ma mère ne voulut pas déroger à la tradition familiale des Pradel, et Victor s'appela Jacques toute sa vie sauf pour les actes officiels.

Vinrent alors pour Jacques et Rosalie des jours douloureux. Leur troisième enfant Georges, né en 1911, devait avoir quelque malformation car de faible constitution ; il s'éteignit en quelques mois sans maladie apparente.

Paule Candie, née le 18 mars 1912, eut une fin tragique. Ce fut pour ma mère une épreuve affreuse dont elle ne se consola jamais. C'était, disait-elle, un bébé magnifique. Elle était en pleine santé, à treize mois, quand sa nounou supplia ma mère de la lui confier un dimanche pour qu'elle puisse la faire admirer par sa famille. Ma mère finit par céder mais avec l'interdiction formelle de lui donner de la crème glacée, cette crème de fabrication artisanale étant un nid à microbes. La nounou lui désobéit - elle l'avoua par la suite - et la crème qu'elle lui fit absorber déclencha chez la pauvre petite une intoxication alimentaire qui l'emporta en 24 heures. De nos jours, le traitement en est facile mais à cette époque, c'était la principale cause de mortalité infantile. Ma mère ne se pardonnait pas d'avoir été par sa confiance mal placée la cause indirecte du drame.

Paule Marie est née le 24 septembre 1914. Mon père, mobilisé, était déjà parti pour le front. Ma mère pleura un mois, pensant qu'elle ne pourrait jamais accomplir seule toutes les tâches qui l'attendaient. La charge des propriétés pour laquelle elle n'était nullement préparée l'écrasait. Puis un jour elle se dit que pleurer ne servait à rien et qu'il fallait faire face, ce qu'elle fit.

Elle n'avait heureusement pas de problème de comptabilité puisque c'était elle qui la tenait déjà mais les quinzaines étaient faites par mon père. Imaginez une jolie jeune femme de 34 ans courant les routes en voiture à cheval pour se rendre dans des fermes complètement isolées, décider du travail, donner des ordres à des ouvriers musulmans peu enclins à obéir à une femme.

Dans l'Algérie d'aujourd'hui, cela ferait sourire. Il faut croire que les rapports entre les colons et leurs ouvriers n'étaient pas aussi mauvais qu'on a pu le dire pour que ma mère ait pu accomplir cette tâche pendant quatre ans sans le moindre incident.

Mon père avait bien une automobile, une Chenard et Walker, mais ce n'était pas une machine très facile à conduire pour une femme. Bien que réquisitionnée par l'armée dès le début de la guerre, elle ne quitta pas la maison. L'ordre reçu par ma mère était de la livrer à Oran. Ma mère répondit que l'armée veuille bien envoyer un chauffeur pour l'y conduire car il ne restait plus personne à Tiaret capable de le faire. L'armée manquant de chauffeurs, la voiture passa la guerre au garage.

C'est en 1905 que mon père avait acheté sa première auto, une De Dion-Bouton je crois, qui fit sensation à Tiaret. Pour aller de Tiaret à Trézel (20 km) il lui fallait bien ¾ d'heure et il ne pouvait y partir seul à cause d'une petite côte qui obligeait ma mère à descendre de la voiture et à la pousser pour l'aider à passer l'obstacle.

Finissons-en avec les enfants. Pour faciliter la tâche de ma mère, les permissions paternelles aidant, arrivent à leur tour Albert le 23 décembre 1916 et Edmée, Marie, Candie, le 12 avril 1919. Et enfin, je viens au monde le 10 juin 1921, après un mariage qui durera jusqu'à la mort de mon père, le 15 mars 1943, et celui de ma mère, le 5 septembre 1964.

Quant à moi, je crois bien que le 21 août 1921, j'ai fait mon entrée un peu à l'improviste. En tant que huitième, j'étais un peu en trop dans cette famille déjà nombreuse, mais mes parents m'ont accueilli avec la même affection qu'ils avaient témoignée à chacun de leurs sept enfants précédents. Cependant, je n'avais jamais vraiment pris conscience de cela jusqu'à aujourd'hui, en réfléchissant à ce passé.

En 1920, Jacques III et Rosalie ont vraiment travaillé dur. Voyons maintenant les résultats concrets : leur labeur et les risques calculés qu'ils ont pris ont été récompensés. Je vais mettre de côté les revenus accessoires et me concentrer uniquement sur la culture du blé.

Chaque année, ils ensemençaient 1500 hectares de blé. Le résultat final était très variable, dépendant du rendement à l'hectare et bien sûr du prix du blé. Pour couvrir les frais d'exploitation, il fallait un rendement d'environ 3 à 4 quintaux à l'hectare. Ce rendement était rarement inférieur à ce chiffre, et lors des bonnes années, il pouvait atteindre 16 à 18 quintaux par hectare. Si l'on considère le prix actuel du blé, qui n'est pas très élevé, à 130 francs le quintal, avec un rendement à l'hectare de 16 quintaux, le bénéfice dépassait les 2 millions de francs, soit environ 300 000 euros, selon votre préférence. C'était une fortune, à condition bien sûr que le blé se vende.

Les terres de Temda étaient excellentes, et les rendements étaient rarement inférieurs à 12 quintaux. Pendant la guerre et les années qui ont suivi, ces rendements étaient dans l'ensemble excellents. Le blé, une denrée rare, se vendait facilement et à un bon prix. Les finances de Jacques et Rosalie étaient donc au plus haut.

Cependant, leur grand défi résidait ailleurs : celui de l'éducation de leurs enfants. À Tiaret, l'école primaire ne permettait l'obtention du certificat d'études qu'à l'âge de 8 ans environ. Pour offrir une éducation secondaire à leurs enfants, ils devaient les envoyer en pension à Oran ou Alger. Pendant la guerre, ma mère avait déjà envoyé Suzanne à Oran chez l'une de ses parentes.

La seule solution pour éviter ces séparations était de quitter Tiaret pour Alger, ce qu'ils ont fait dès que cela a été possible après la guerre. Ils ont acheté une grande maison au centre d'Alger, appelée "la maison du boulevard Bon Accueil", un boulevard qui deviendra plus tard le Boulevard Saint Saëns. Ils y ont résidé jusqu'en 1925. Mon père faisait la navette entre Tiaret et Alger pendant l'année scolaire, mais dès le début des grandes vacances, toute la famille retournait à Tiaret pour la période de travail intensive des moissons. C'est pourquoi je suis né à Tiaret : c'était en août.

Pour leur éducation, Rosalie a confié ses enfants à des écoles religieuses. Suzanne est entrée au cours Fénelon, une école de filles située en face de l'église Saint-Charles et proche de notre maison, où elle a obtenu son certificat d'études. Plus tard, Paule et Madeleine y ont également suivi toute leur scolarité jusqu'au baccalauréat. Quant à Jacques IV, le collège dominicain de Sorèze dans le Tarn jouissait d'une excellente réputation, et il y fut pensionnaire de 1920 à 1927. Albert y a également passé quelques années, de 1926 à 1930.

Suzanne, malgré son intelligence, n'était pas une élève brillante. Elle obtenait des résultats honorables dans les matières qui l'intéressaient, mais elle détestait tellement les mathématiques que sa mère n'a jamais réussi à lui faire réaliser ne serait-ce qu'une addition. J'ai souvent entendu dire qu'elle demandait à son mari combien faisait 6+5 plutôt que d'essayer de faire ce calcul elle-même. Cette ignorance élémentaire lui a parfois posé problème avec les chiffres tout au long de sa vie. En 1924, elle n'est pas retournée au cours Fénelon à la rentrée des classes.

Pendant les vacances à Tiaret, elle a rencontré Armand Viniger. Ils étaient follement amoureux et ont décidé de se marier rapidement. Suzanne avait à peine 18 ans, et on peut comprendre que ma mère n'ait pas accueilli cette nouvelle chaleureusement. Ce fut un véritable drame. Suzanne a dû faire preuve de toute sa volonté, et Dieu sait qu'elle en avait, pour obtenir le consentement de mes parents. Armand était bien bâti, beau et intelligent. Bien qu'il vienne d'une famille honorable mais modeste (ce que nous n'étions plus...), sa profession était inacceptable pour notre famille : il était inspecteur des contributions directes ! Ce n'est qu'en acceptant d'abandonner cette fonction décriée qu'il a finalement obtenu le consentement de mes parents. En contrepartie, mes parents lui ont offert de devenir un colon à part entière, comme aurait dit de Gaulle : Armand commencerait par s'occuper de la comptabilité des propriétés, soulageant ainsi ma mère d'un fardeau qu'elle était heureuse de confier à des mains expertes. Mon père lui enseignerait ensuite progressivement le métier de colon, le plus beau métier du monde à nos yeux, mais ce n'était pas si simple, et il lui a fallu de nombreuses années pour y parvenir.

Le 27 décembre 1924, alors que la maison du boulevard Bon Accueil devenait trop petite, Suzanne se maria. Durant toute sa vie, elle ne put se séparer de sa mère. Elle n'a donc pas cherché un logement pour elle et son mari, mais une nouvelle maison suffisamment grande pour loger toute la famille.

C'est ainsi qu'elle a visité une propriété à vendre sur les hauteurs d'Alger à El Biar, portant le nom évocateur de Djenan al Rais. C'était un magnifique jardin s'étendant sur 12 hectares, entourant un vaste et superbe palais arabe datant au plus tôt du 18ème siècle. Le terme "palais" est peut-être un peu exagéré pour décrire cette habitation, mais "maison" serait vraiment trop modeste pour la qualifier. Il avait probablement été construit par un grand dignitaire turc ou quelque grand chef de la piraterie barbaresque, qui ne devait pas manquer d'esclaves pour le faire et pour aménager son jardin. La propriété, entièrement entourée de hauts murs, avait deux entrées gardées. L'entrée principale était flanquée d'un côté par la maison du gardien, de l'autre par un énorme bassin de 40 mètres de long sur presque autant de large et d'une profondeur de 4 mètres. Ce bassin, alimenté par les eaux de pluie descendant du chemin longeant la propriété, reliant El Biar à Alger, permettait d'irriguer le jardin. À partir de l'entrée, une large allée bordée d'eucalyptus menait au palais. Mes souvenirs de cet endroit sont trop flous pour que je puisse vous le décrire, mais les photographies qui figurent en annexe vous donneront une meilleure idée de la splendeur des lieux.

Le jardin comprenait également une petite ferme avec une étable et un poulailler ; un champ cultivé nourrissait les vaches, les chevaux et autres animaux. Toute la flore méditerranéenne était représentée dans ce jardin, avec des hectares d'orangers, mandariniers, citronniers, grenadiers, néfliers, plaqueminiers, etc.

Un énorme pin, proche de la maison, faisait le bonheur des enfants. Je me souviens encore d'Albert perché, malgré l'interdiction maternelle, sur les plus hautes branches pour faire tomber quelques pignes. Paule m'a dit qu'étant moins intrépide, elle préférait rester un étage plus bas.

Cette propriété avait été amoureusement entretenue pendant 20 ans par un comte français, son précédent propriétaire décédé. Suzanne était enthousiaste, et il n'a pas été difficile de convaincre mes parents, également sous le charme, de l'acquérir. Le prix était élevé, mais leurs finances semblaient le leur permettre. J'étais alors un peu jeune pour vraiment apprécier cela, mais j'ai souvent entendu parler des merveilles de cet endroit et des regrets exprimés pour ce paradis perdu. Comme beaucoup de rêves, celuici n'a pas duré longtemps. Dès 1926, les prémices de la crise de 1929 ont commencé à se manifester. Le prix du blé a baissé et les revenus de Tiaret ont diminué. De plus, l'entretien de la propriété s'est révélé coûteux. Armand, là, a eu l'occasion de prouver son savoir-faire. Malgré l'indifférence de Suzanne, pour qui l'argent n'était pas une priorité, il a démontré par des chiffres à mes parents qu'il était urgent de vendre la propriété pour éviter la faillite.

La vente a été conclue dès l'année suivante, en 1927. Mes parents ont commencé par louer un appartement non loin là où mes frères et sœurs poursuivaient leurs études. Mes frères Jacques et Albert étaient pensionnaires à Sorèze, et j'ai commencé mes études dans une école de garçons proche de notre domicile.

Mais ce n'était qu'une courte pause. Le charme était rompu, et les affaires à Tiaret ne s'arrangeaient pas. Suzanne et Armand sont restés à Tiaret après l'été, et dès la fin de l'année, Rosalie est retournée à Tiaret avec moi, laissant Paule et Madeleine en pension à Fénelon, Jacques IV pensionnaire à l'école d'agriculture de Maison Carrée et Albert à Sorèze.

Si jamais vous avez le désir de visiter Djenan al Rais, sachez qu'il existe toujours, mais son nom a changé : c'est maintenant l'ambassade du Japon à Alger. Les samouraïs ont succédé au Rais ! Mais du jardin, il ne reste qu'un petit espace vert, et malheureusement, la façade du palais a été défigurée par l'installation de larges baies vitrées !

PÉRIODE 1929-1939 :

Tiaret, entre 1929 et 1939, fut une période difficile pour Jacques et Rosalie. Les soucis économiques se sont multipliés, surtout pendant les deux premières années. Le blé ne se vendait pas ou à un prix si bas qu'il valait mieux stocker la récolte dans nos silos en espérant des prix plus favorables avant la prochaine moisson. Malgré cela, les dépenses d'exploitation ne diminuaient pas, obligeant à recourir à des emprunts pour les couvrir. Cependant, obtenir ces prêts exigeait des garanties substantielles. Mon père pouvait en offrir, mais plusieurs de mes oncles n'ont pu obtenir de prêt sans la caution de mes parents. En cas de défaut de paiement de mes oncles, c'était donc à mon père de rembourser les intérêts d'une dette globale qui a rapidement atteint plusieurs millions. Les risques étaient énormes, et leur gestion a eu des répercussions à deux niveaux :

Sur le plan familial, les dépenses ont été drastiquement réduites. Notre alimentation provenait principalement de nos fermes. Les viandes traditionnelles telles que le veau et la vache ont disparu, au grand désarroi de notre boucher. Cependant, nous n'étions pas dans le besoin, car nous avions des porcs, des volailles de bassecour, des agneaux, et parfois des gibiers comme des cailles, des perdreaux, des lièvres, et même des ortolans. Mais ceci est une autre histoire que je pourrais partager une autre fois. La principale préoccupation était l'épicerie. Heureusement, il y avait Théophile (j'ai appris récemment qu'il se nommait Théophile Lombard) dont l'épicerie à Tiaret était l'équivalent de Hédiard à Paris. Théophile était bossu, une vraie marionnette avec deux bosses dépassant autant en hauteur que son visage au-dessus du comptoir. Malgré son infirmité, il était actif, intelligent et jovial.

Ma mère avait un compte ouvert chez lui pour les besoins de la maison et des fermes. Théophile ne présentait sa facture que sur demande, et dans ces temps de crise, il a attendu sans se plaindre pendant deux ans. La facture s'est alors élevée à près de 2 millions. Ma mère lui a toujours été reconnaissante pour sa confiance, et il n'a pas regretté les risques qu'il a pris : il a été entièrement remboursé, tant les intérêts que le capital.

L'autre conséquence a été plus générale : la réaction des colons face à cette crise. Bien que la Caisse Algérienne de Crédit Agricole Mutuel existait depuis longtemps pour soutenir les agriculteurs en difficulté financière, la plupart d'entre eux n'avaient pas les garanties nécessaires pour emprunter auprès des banques et étaient donc à la merci des prêteurs sur gages. Une loi de 1894 a permis la création de caisses locales de crédit mutuel regroupant des agriculteurs bien connus se portant mutuellement caution. À Tiaret, cette caisse a été créée en 1903 par Léon Langlois, un agriculteur remarquable arrivé à Tiaret en 1897 avec un diplôme d'ingénieur agronome. Jacques III a été le premier à rejoindre cette initiative, avec une vingtaine d'autres membres.

En 1928, sous la présidence de Jacques, la Caisse Régionale de Crédit Agricole Mutuel (CRCAM) a connu un nouvel essor. C'est lui qui a décidé de construire des entrepôts coopératifs entre 1931 et 1935 pour stocker les céréales, face à leur difficulté de vente. À Marseille, en 1927-28, un énorme silo avait été construit sur le quai de la PAREP pour stocker le blé dur en provenance d'Algérie, principalement des hauts plateaux d'Oranie, aujourd'hui presque abandonnés. Ce silo couvrait une surface de 6000 mètres carrés au sol et atteignait une hauteur de 48 mètres, pouvant contenir environ 2 millions de quintaux de blé !

En 1936, Jacques a été à l'origine de la création de la coopérative céréalière, chargée non seulement du stockage, mais aussi de la vente et de l'achat de toutes sortes de céréales et d'aliments pour bétail. Il souhaitait ajouter un moulin, mais ce projet n'a pu se concrétiser qu'après la Seconde Guerre mondiale, malgré l'opposition farouche des Grands Moulins d'Alger, qui ont tout tenté pour empêcher que cette opportunité ne tombe entre les mains des agriculteurs. Ils ont même intenté un procès, qu'ils ont perdu, pour le grand soulagement de tous.

C'est également Jacques qui a fondé en 1929 la Société d'Intérêt Collectif Agricole de Tiaret. Cette SICA a notamment entrepris l'installation d'un réseau électrique primaire qui a permis l'électrification de toute la région. On retrouve également les noms de Léon Langlois et de Jacques Pradel dans la caisse d'assurance "Tiaret grêle et bétail" créée en 1908, devenue Tiaret Assurances en 1930, et installée dans la Maison de l'Agriculture, construite en 1928 par les associations agricoles.

Je partage ces détails, sans grand intérêt pour vous, pour souligner l'importance du rôle joué par Jacques III dans le milieu agricole de Tiaret, malgré le fait qu'il regrettait de n'avoir pu poursuivre ses études. Je suis le premier surpris, car il ne parlait pas beaucoup de cela, du moins je ne l'ai jamais entendu en parler.

Sur le plan matériel, ces années 30 ont connu des hauts et des bas selon les saisons agricoles, mais les choses se sont améliorées à partir de 1931. Durant cette année, Suzanne, Armand et Jacques IV ont obtenu leur brevet de pilote d'aviation civile. Mon père leur a offert leur premier avion l'année suivante, un petit Potez 36 à deux places baptisé le Foufoune.

Foufoune est un nom qui prête à sourire, mais il avait un sens pour ma cousine Hélène, qui lui est resté longtemps. Il n'y avait pas encore d'aérodrome à Tiaret, donc le Foufoune était basé à la ferme de Temda qui disposait d'une longue bande de terre, suffisamment longue mais pas très large, bordée de grandes meules de paille. Seuls des jeunes pilotes inconscients pouvaient la considérer comme piste d'atterrissage. Mon frère Jacques a été obligé d'y atterrir un jour malgré un vent défavorable. En dérivant latéralement, il a accroché une meule avec le bout de son aile droite et a fini sa course dans une haie d'épines providentielle. Heureusement, mon frère s'en est sorti indemne, mais le pauvre Foufoune a laissé son train d'atterrissage en morceaux.

Lors du premier atterrissage du Foufoune, que Armand et Jacques avaient pris en charge à Oran, tous les membres de la famille, moi inclus, étaient descendus à Temda pour les attendre. Nous étions plutôt inquiets, mais l'atterrissage s'est bien déroulé. Nous avons tous eu droit à un baptême de l'air, mais je crois que mon père était le plus heureux, ravi d'avoir pu contempler depuis le ciel l'étendue de ses domaines. Les moins enchantés étaient les pigeons de la ferme : il y en avait une centaine qui tournoyaient sans arrêt au-dessus des bâtiments, terrifiés par ce grand oiseau rugissant survolant leur territoire.

L'accident du Foufoune a contribué à la création de l'aéroclub de Tiaret en 1933, dont Armand fut le premier président. Le Général Vuillemin, commandant l'aviation militaire au Maroc, venait de terminer sa croisière noire de 30 000 kilomètres avec un groupe de 30 Potez 25 à travers l'Afrique. En 1934, Suzanne, Armand et mon frère Jacques sont partis pour une expédition de trois jours au Maroc à bord de leur Caudron Phalène. Ils étaient accompagnés de deux autres Phalènes, dont l'un était piloté par notre cousin Guy Cloitre. Ils allaient demander au Général Vuillemin d'être le parrain de l'aéroclub et de venir à Tiaret pour l'inauguration. Vuillemin a accepté, d'autant plus volontiers qu'il avait été séduit par Suzanne selon une rumeur.

L'événement a été suivi d'une garden-party organisée par Suzanne dans le jardin entourant la nouvelle demeure acquise par mes parents un an plus tôt. C'était un grand jardin bordé des maisons de mes parents et de Suzanne, avec de magnifiques arbres, des parterres de fleurs, et une tonnelle couverte d'un rosier Banksia, ouverte sur le court de tennis. Suzanne, avec son sens inné de l'organisation, a donné libre cours à son imagination pour cet événement, et le résultat a été à la hauteur.

Le point le plus délicat à résoudre concernait l'éclairage du jardin. À proximité de Tiaret, le barrage de Bak Hadda sur la Mina était en cours de construction. C'était un ouvrage majeur destiné à l'irrigation de la plaine de Relizane, l'une des régions les plus chaudes et les plus arides de toute l'Algérie. Quelques années plus tard, 25 000 hectares de terre pratiquement aride se couvrirent d'arbres fruitiers, principalement des agrumes et des abricotiers. Suzanne a simplement demandé à l'entrepreneur en charge du projet de lui prêter les 20 projecteurs utilisés pour le travail de nuit.

La société a accédé à sa demande, envoyant même ses techniciens pour installer les projecteurs dans le jardin, transformant ainsi les soirées en moments féeriques.

L'aéroclub a rapidement compté une dizaine d'avions et est devenu la principale distraction du dimanche pour les habitants de Tiaret. Le Foufoune a été vendu et remplacé par un Caudron Phalène à quatre places.

Vous vous demandez peut-être pourquoi Jacques et Rosalie ont abandonné leur maison. En 1932, un événement majeur s'est produit dans la famille : Jacques IV était tombé sous le charme de Simone Pradel, sa petite cousine, fille de Louis II et d'Andréa. C'était une jeune fille très belle qui, pour une raison que j'ignore, m'intimidait au point que j'ai mis plusieurs années à la tutoyer. Pourtant, elle était aimable et adorable avec les enfants, mais c'était ainsi. Jacques et Simone se sont mariés à Tiaret le 29 septembre 1932 et ont eu beaucoup d'enfants. Ils avaient besoin d'une maison assez grande pour leur famille grandissante. Mes parents ont donc décidé de leur céder la leur et ont acheté la propriété du Docteur Schausboué, qui souhaitait déménager à Alger pour que ses cinq enfants puissent poursuivre leurs études. L'avantage, pour mes parents et Suzanne, résidait dans le fait que le Docteur avait construit dans son magnifique jardin deux maisons : la principale où il vivait et une seconde, totalement indépendante, servant de cabinet médical. Mes parents ont occupé la grande maison, tandis que Suzanne, avec son sens caractéristique du style, a transformé le cabinet médical en un charmant appartement.

Cependant, en 1937, un drame est venu endeuiller la famille. Jacques et Simone ont perdu leur petite fille Michelle, leur premier enfant. Née le 17 juillet 1933, elle est décédée le 30 novembre 1937 de la diphtérie. C'était une enfant adorable et toute la famille en pleura, mais pour ses parents, ce fut une douleur si intense qu'ils ne pouvaient plus supporter de vivre dans la maison où elle avait grandi. Mes parents sont retournés dans leur ancienne maison et ont laissé leur villa du Jardin Schausboué à Jacques et Simone. Leur fille Mariette avait déjà quelques mois, mais c'est là que quatre nouveaux-nés, Michelle, Jacques V, Pierre et Jean-Luc, sont venus agrandir successivement leur famille.

Revenons un peu en arrière, en 1933, une année où la famille allait s'enrichir d'une future gloire internationale. Voici l'histoire :

Paule, connue encore à cette époque sous le nom de Paulette, était la fierté du Lycée Fénelon. Brillamment reçue au baccalauréat, elle a intégré la classe préparatoire au lycée d'Alger, puis l'année suivante à la faculté. Parmi ses professeurs, elle a eu l'opportunité de suivre les cours d'un jeune historien qui avait débuté sa carrière en Algérie quelques années plus tôt : Fernand Braudel. Ébloui non seulement par la Méditerranée à son arrivée, mais aussi par Paulette, ils se sont tellement séduits qu'ils se sont mariés à Tiaret le 14 septembre 1933. À la mairie, le maire Achille Galibert a prononcé un discours, et certains passages, tels que « Je serai toujours le soutien de la veuve et de l'orphelin » et « Jeanne d'Arc, cette grande figure de la République », ont égayé l'historien et une grande partie de l'assemblée.

Je pourrais penser qu'il n'y a pas d'autres événements majeurs à vous rapporter pour conclure ces années 30. Quelle erreur ! Cela reviendrait à oublier quelques moments d'une grande importance : le 20 avril 1937, Jacques et Simone Pradel ont eu la joie d'annoncer la naissance de leur fille Mariette, et le 13 octobre 1939, celle de Michelle. Fernand et Paulette Braudel ont également eu la joie d'annoncer, le 14 mars 1935, la naissance de Marie-Pierre et le 17 novembre 1938, celle de Françoise.

La vie familiale à Tiaret pendant ces années 30 :

Ma vie à Tiaret me semblait d'autant plus idyllique que, après la première année qui a suivi le retour de la famille à sa base, je ne l'ai connue que pendant mes vacances. Je n'ai jamais été malheureux pendant mes années de pensionnat. Il faut avoir été pensionnaire pour comprendre l'esprit de camaraderie qui unit les internes.

Loin de les envier, nous avions plutôt du mépris pour les pensionnaires externes, surtout quand ils arrivaient au lycée en voiture avec chauffeur. Mais surtout, il faut avoir été pensionnaire pour ressentir la joie de retrouver la chaleur du foyer familial après une longue absence.

Ensuite, à Tiaret, je retrouvais mes camarades de jeu, mais surtout ma cousine Paulette Reynouard, qui était deux ans plus jeune que moi. Nous avons vraiment vécu notre jeunesse comme des frère et sœur. Je vous ai parlé de l'affection qui nous unissait, de nos jeux d'enfants, mais pas encore de nos parents, Paul Reynouard et de sa femme Jeanne, née Teissonnière. J'aimerais pouvoir vous exprimer la profondeur des liens qui unissaient nos deux familles, toute la bonté et la droiture de Paul, la joie que nous apportait Jeanne, son amour pour les enfants, et combien ces sentiments étaient réciproques, ses talents de conteuse et d'imitatrice qui nous faisaient souvent rire aux larmes, mais je n'ai pas le talent nécessaire pour cela. Je me contente de me rappeler tous les jours de bonheur que je leur dois, et c'est avec émotion que j'évoque leurs souvenirs.

PÉRIODE DE VACANCES :

Parlons d'abord de ces périodes de vacances, en commençant par celles de Noël. Le souvenir principal que j'en ai n'est pas un arbre de Noël, mais une montagne de cochonnailles ! Chaque année, dans la semaine précédant Noël, ce n'était pas un, mais trois cochons qui contribuaient à édifier cette montagne.

Ce n'était pas une mince affaire : le personnel, mais aussi toute la famille, participaient aux travaux pendant trois jours.

Les cochons provenaient bien sûr de l'élevage de mon père, concentré dans la ferme de Trézel. Pourquoi uniquement dans cette ferme ? Tout simplement parce que le troupeau y trouvait des truffes ! Pour une raison que j'ignore, les terrains de cette ferme étaient remplis de grosses truffes blanches, sans aucune valeur culinaire pour nous, mais très appréciées des cochons. Dès la fin des moissons, le troupeau d'environ 150 à 200 bêtes, lâché dans les champs, trouvait cette nourriture gratuite mais qui devait bien sûr être complétée. En novembre, mon père sélectionnait six bêtes qu'il nourrissait spécialement pour favoriser la musculature, obtenant ainsi en décembre des cochons de 90 kilos relativement maigres. Je dis bien six cochons car l'opération de Noël, limitée à 3, était renouvelée dans le mois de janvier pour l'épiphanie. Les recettes de toutes ces préparations étaient notées sous la dictée de notre mère. Je vais vous les transmettre, elles pourraient vous être utiles si vous avez le courage et les installations nécessaires.

Passons maintenant aux vacances de Pâques. Laissons donc nos cochons de côté et revenons à nos moutons, qui, plaisanterie mise à part, joueront un rôle primordial. À cette époque, la date de ces vacances ne variait malheureusement pas selon quelque instance supérieure. Elles débutaient immuablement le jour des Rameaux et s'achevaient huit jours après Pâques. Heureusement, j'aurais été bien malheureux de ne pas être en congé à Tiaret le lundi de Pâques. Nous allions faire bénir notre rameau d'olivier et ne rations pas la messe le dimanche suivant. Mais le grand jour tant attendu était plus prosaïque : c'était le lundi de Pâques, surnommé le jour de la Mouna. Ce jour-là, la plupart des familles organisaient un pique-nique, et le repas se terminait par la célèbre Mouna, préparée dans tous les foyers pour cette occasion. Nous ne manquions pas à cette tradition, et pendant la semaine précédente, le grand pétrin réservé à cet usage était installé dans le coin le plus chaud de la maison, prêt pour la confection de l'énorme boule de pâte, selon la recette de ma mère et sous la surveillance de notre cuisinière, une experte en la matière, qui pétrissait la pâte à la main. On la laissait lever toute la nuit, embaumant la maison d'une douce odeur de fleur d'oranger. Le lendemain, divisée en petites boules et répartie sur de grandes plaques noires, elle partait pour le four de la boulangerie Bellot. En revenaient de superbes Mounas, à la croûte bien dorée parsemée de petits cristaux de sucre. Il y en avait une trentaine qui régalerait nos petits déjeuners pour 2 à 3 semaines.

Notre pique-nique avait lieu à la ferme de Temda, dans le petit bois d'eucalyptus planté par mon père bien des années plus tôt. Les grands arbres nous protégeaient des ardeurs du soleil. Toute notre famille, ainsi que de nombreux parents et amis, y participaient, environ une quarantaine de personnes. Le mardi matin, mon père partait très tôt à Temda pour organiser le méchoui. Quand nous le rejoignions, six agneaux étaient embrochés sur de longues perches que des ouvriers faisaient lentement tourner sur un grand lit de braises en bordure du bois. Pourquoi six agneaux ? Cela paraissait énorme, même pour 40 personnes ! Tout simplement parce que, ce jour-là, tous les ouvriers de la ferme et leurs familles devaient participer au festin. Les agneaux avaient donc été sacrifiés par l'un de nos ouvriers selon le rite islamique.

Une fois tous les invités arrivés, la fête débutait par la dégustation des melfoufs, ces succulentes brochettes réalisées avec les foies des agneaux et leur crépine. Rien de meilleur accompagné d'un verre d'anisette ! Du repas, je ne garde guère que le souvenir des méchouis cuits à point et de leur peau croustillante.

Mais, au fond, ce n'étaient pas ces agapes qui faisaient le charme de ce jour. Elles n'étaient que l'occasion de rassembler famille et amis pour passer ensemble une joyeuse journée dans l'insouciance et le bonheur.

Les vacances de Noël et de Pâques avaient le gros défaut d'être bien courtes, surtout compte tenu du temps de voyage : il fallait trois jours à cette époque pour aller de Paris à Tiaret. Mais enfin arrivaient les grandes vacances, trois mois pleins, loin de toute étude (oublions quelques pénibles devoirs de vacances).

Les premières années dont je me souvienne, ma mère, soucieuse de notre santé, nous faisait faire un long séjour en France pour y respirer l'air des montagnes : Vosges, Alpes ou Pyrénées, et éviter les grosses chaleurs de l'été à Tiaret. Paulette, Albert, Madeleine et moi faisions partie du voyage. Je ne peux pas dire que j'en garde un mauvais souvenir. Néanmoins, quelle ne fut pas ma joie l'année (1931 ou 32) où j'appris, à mon arrivée à Tiaret, que mes parents avaient fait l'acquisition d'un cabanon à Saint-Leu, lieu de naissance de ma mère, et que nous allions y passer presque toutes les vacances.

Ce n'était pas le grand luxe : deux cabanons juxtaposés, comprenant chacun quatre pièces séparées par un couloir central, s'ouvrant en avant sur une large terrasse et en arrière sur une grande cuisine et des sanitaires. Pas d'eau, pas d'électricité. Pour l'eau, il fallait aller avec la camionnette remplir cinq fûts de 50 litres à une fontaine distante de quelques kilomètres. Malgré cette corvée journalière, l'eau était aussi rare que sur un voilier. En conséquence, interdiction de se laver pour tous les enfants (une interdiction très appréciée par eux), les deux bains de deux ou trois heures journaliers suffisaient bien à leur toilette ; une douche parcimonieuse était réservée aux adultes. L'éclairage se réduisait à des bougeoirs à volonté et deux lampes tempête à essence très puissantes, l'une suffisant pour la terrasse, l'autre réservée à la cuisine. L'allumage délicat de ces lampes faisait l'objet d'un cérémonial ponctuel à la tombée de la nuit, toujours confié à des mains expertes.

La plage de Saint-Leu s'étend sur environ 10 km. C'est une plage de sable fin et doré, d'une largeur d'au moins 100 mètres, bordée de dunes d'un sable tout aussi fin. De notre terrasse, nous avions vue sur la mer, distante d'une centaine de mètres, grâce à une large trouée creusée dans ces dunes. Nous n'oublions jamais d'emporter une serviette pour aller nous baigner car, au retour, le soleil avait rendu le sable si brûlant qu'il nous fallait refroidir nos pieds tous les 10 mètres sur notre serviette mouillée. Mais sur la terrasse, une douce fraîcheur nous attendait (dès 9 heures du matin la brise marine se levait, provoquée par l'appel du désert), ainsi qu'un copieux déjeuner préparé par notre cuisinière et nos deux jeunes bonnes qui nous suivaient à Saint-Leu.

Les repas étaient servis sur la terrasse où deux longues tables sur tréteaux étaient dressées, l'une pour les adultes, l'autre pour les enfants. Parmi les amis, cousins et cousines, nous étions bien une dizaine d'enfants, dont bien sûr, toujours ma cousine Paulette et son frère Jean. Nous vivions en maillot de bain, sans autre souci que de bien nous amuser. Nos jeux évoluaient avec les années et nous passions finalement bien des heures à danser au son du gramophone installé sur la terrasse, non sans agacer les parents. Tangos, valses, paso doble, java, swing, tout y passait ; c'était au temps de Charles Trenet, Tino Rossi, Duke Ellington, Django Reinhardt...

Les adultes ne s'ennuyaient pas non plus, et ma tante Jeanne Reynouard ne contribuait pas peu à faire régner une ambiance de franche gaieté. Nombreux étaient les membres de notre famille et les amis qui venaient passer quelque temps avec nous quand ils en avaient le loisir.

Je crois que je me suis un peu trop attardé sur mes vacances... Il est grand temps que je vous parle de ceux auxquels je les devais.

CONCLUSION :

Avant le mariage de Suzanne, mon père s'occupait seul de la gestion des propriétés, ma mère en assurant la comptabilité. C'est Armand qui prit ensuite cette comptabilité tout en aidant mon père dans son travail, et mon frère Jacques compléta leur équipe deux ou trois ans plus tard à sa sortie de l'école d'agriculture de Maison Carrée.

Leur rôle était d'organiser le travail dans chaque ferme et d'en contrôler l'exécution. Ils devaient en même temps assurer le ravitaillement du personnel et, d'une manière générale, leur apporter tous les produits nécessaires à la culture et les fournitures, pièces de rechange, etc., exigées par un matériel de plus en plus sophistiqué. Avant l'apparition des tracteurs, c'était souvent les harnachements usagés des chevaux que les camionnettes rapportaient des fermes à Tiaret pour être remis à neuf avant d'en reprendre le chemin. Ce travail n'était pas très pénible en temps ordinaire et permettait à mon père de s'occuper avec Jacques et Armand des organismes de défense des agriculteurs qu'il avait créés à Tiaret et qu'ils dirigeaient plus ou moins. Mais au temps des moissons, du début juin à la mi-août, tout changeait et l'activité devenait fébrile. Tous les matins, les deux camionnettes, et souvent la troisième voiture, partaient pour les fermes et, l'été avançant, de plus en plus tôt, pour profiter de la fraîcheur matinale. Elles n'en revenaient qu'en début d'après-midi et les jours de grosse chaleur, de sirocco en particulier où le vent était si brûlant qu'il obligeait à rouler toutes les vitres fermées, vous ne pouvez imaginer le plaisir de l'anisette bien glacée qui précédait le repas.

Ces repas étaient, même en semaine, fort copieux et d'une qualité irréprochable. Ils étaient préparés par notre cuisinière, Madame Vigiano, devenue sous la tutelle de ma mère une bonne cuisinière. Cela n'empêchait pas ma mère de surveiller de très près la confection des plats et de mettre souvent la main à la pâte. Le dimanche, en particulier, le déjeuner était un vrai festin qui rassemblait toute la famille, et ma mère n'admettait pas qu'un de ses membres puisse déroger à cette obligation, à vrai dire bien agréable. Le repas commençait par un énorme plat de crudités disposées avec art, accompagné de quelque pâté de foie de porc truffé, perdreau ou lièvre, ainsi que jambon et saucisson maison. Venait ensuite l'entremets, poisson, crevettes ou autre, précédant le plat principal, préparation savante de viandes ou volailles, accompagnée de légumes. Salade et fromage suivaient, et le repas s'achevait par un dessert, souvent une tarte aux fruits de saison ou un gâteau, œuvre de notre cuisinière, experte en la matière. Ces repas étaient très gais, animés et forts bruyants, bien qu'en ce temps-là, les enfants n'aient pas plus droit à la parole qu'aux cafés et alcools.

Il y avait pourtant un jour où le repas se déroulait tout autrement : c'était celui du couscous, pour moi un grand événement dont je demandais la date dès mon arrivée à Tiaret. Dès la veille, mon père allait faire moudre au moulin quelques kilos de son blé dur pour être sûr de la fraîcheur de la semoule. Le dimanche matin, dès 6 heures, ma mère se mettait à l'œuvre, préparant le grand kesra, tâche qu'elle ne confiait à personne d'autre. Quant à moi, je me précipitais à la cuisine dès mon réveil pour ne manquer aucune des opérations qui suivaient, finissant sur les keskes fumants et l'énorme faitout où mijotaient doucement viandes et légumes. C'est ainsi que je suis devenu, en toute modestie, le meilleur cuisinier en matière de couscous que je connaisse...

Mais le temps passe. Nous voici arrivés en septembre 1939. La guerre est déclarée. Sans doute y aurait-il un nouveau chapitre à écrire, mais quel titre lui donner ? Le premier qui me vient à l'esprit est « La famille dispersée », et c'est pourquoi je ne l'écrirai pas.

Source : « Texte de Jean Pradel », in La Smala Pradel, album de la cousinade d'Ambialet, mai 2024. Retour au récit commenté ou à la page Sources.